Jules écarte la queue de Marguerite comme il écarterait une simple mouche. Il n’a même plus conscience de son geste, comme ces mouvements mille fois répétés qu’on est bien incapable d’expliquer. Dans la bonne odeur de foin que Marguerite rumine de sa mâchoire imposante, Jules empoigne les pis de la vache. Il ne veut pas entendre parler de ces trayeuses électriques modernes. Il trait Marguerite à la main, comme son père le lui a appris, et son grand-père avant lui. De toute façon, quel est l’intérêt d’acheter un procédé mécanique quand on ne possède qu’un animal comme troupeau ? Assis sur son tabouret à trois pieds, Jules fait gicler le lait dans un seau métallique. Les pis se libèrent et les yeux humides de l’animal l’observent comme ils regardent passer le train.
Sa besogne terminée, Jules attrape le seau et tapote amicalement la tête de Marguerite, juste entre les deux oreilles, comme s’il caressait un chien. Il transvase le liquide blanc dans une antique cruche métallisée, la même qu’il utilise depuis qu’il porte des culottes courtes. C’est maintenant la partie la plus ardue de la journée, le trajet qui le sépare de la maison de son ami Emile. Chaque matin, c’est avec lui qu’il déjeune de grosses tartines beurrées, de café brûlant et d’un verre de lait fraîchement tiré de Marguerite. Ce n’est pas bien loin mais avec les cailloux du sentier, on a vite fait de verser dans le fossé.
Jules enfourche son vélo et accroche la cruche à la poignée droite de son guidon. Il a déjà essayé d’arrimer le pot sur son porte-bagages, avec un système complexe de tendeurs, mais à peine la bécane en mouvement que les élastiques ont lâché, l’envoyant lui et le lait valdinguer dans l’auge de Marguerite.
Jules est un phénomène dans son bourg. Un paysan à l’ancienne qui porte sabots aux pieds et une éternelle cigarette roulée au coin des lèvres. Tellement connu qu’une équipe de télévision lui a proposé de participer à une émission pour trouver l’amour. Jules les a envoyés péter. Une femme ? Et puis quoi encore ! Ils ne l’ont pas lâché pour autant. Ces sagouins le filment à la dérobée, pensant qu’il ne les voit pas avec leur grosse caméra ridicule. Les voilà encore, planqués derrière un buisson devant la maison d’Emile. En arrivant à leur hauteur, Jules balance la cruche métallique d’un mouvement ample. La caméra explose en bouts de plastique et ferraille inutile.
Emile et lui boiront du lait battu ce matin.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Une histoire qui finie bien :) et bien plus réaliste que ces emissions de soit disant télé realite !!!
RépondreSupprimerBurtoniac >>> Merci ^^
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