Ca débute toujours par un bourdonnement. Comme une avalanche que l’on entend avant de discerner. Cela dure quelques secondes, juste un bruit de fond au bout du tunnel. Evidemment, ça sent l’urine. Et l’atmosphère est frigorifique. Robert s’amuse même à souffler de la buée glacée.
Soudain, le visuel reprend le dessus. Comme un diable qui jaillit hors de sa boîte, la vague humaine envahit le goulet. Le bourdonnement est remplacé par le martèlement des semelles sur le sol. Instinctivement, Robert s’écarte et se protège dans une encoignure, près du point presse. Son refuge habituel. A chaque fois, le mouvement le surprend par sa densité, son volume. L’ensemble de la marée est plus important que les éléments humains qui la composent. Puis, il observe. Il détaille. Tous ces hommes et toutes ces femmes. Il remarque que celui-ci a déjà le visage fermé, probablement irrité par le retard de la SNCB. Celle-là constate qu’elle vient de filer ses bas. Un clochard tend la main. Un joueur de xylophone massacre Volare en frappant les touches en bois de son instrument. Les journaux quotidiens parcourus dans le train rejoignent les attachés case. Les gobelets de café sont jetés dans les poubelles. Cela dure une grosse minute mais cela semble une éternité. Puis ça se calme. Un gamin court encore vers son bus et manque s’étaler dans une flaque suspecte. La Gare Centrale vient de déverser ses premiers navetteurs. Il est sept heures du matin.
Robert observera encore trois ou quatre vagues successives, le temps de s’imprégner de cette ambiance matinale, quand les yeux sont déjà plissés par les contrariétés de la journée. Ensuite, il remontera le tunnel à contre-courant. Il se glissera dans le premier train vers Zaventem. Dans son wagon de première classe, il se dira que le pèlerinage d’hiver est terminé. Que son prochain rendez-vous avec la Gare Centrale aura lieu au printemps. Que lui aussi faisait partie de cette masse humaine. Il y a quelques années déjà. Son truc à lui c’était d’oublier de la mousse à raser derrière ses oreilles. Il s’en rendait compte dans l’ascenseur du Ministère et pestait intérieurement.
Depuis cette époque grise, il retourne à Bruxelles quatre fois par an. Pour ne pas oublier d’où il vient. Pour se persuader qu’il est resté le même, malgré les gains gagnés au Lotto. Une fois à Zaventem, il prendra son jet privé. Direction l’océan. Son coin de paradis. Son île.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
30 avril 2010
29 avril 2010
Bribe #19 - Catherine, 24 ans
Elle lit. Partout. Dans le bus, dans le métro, devant son bol de céréales. Dans son bain, aux toilettes, dans son lit. Elle avale les mots des autres. Droguée aux phrases. Elle a toujours une dose de secours dans son sac, trois bouquins « au cas où ». Elle a pris cette précaution depuis ce jour maudit où elle s’est retrouvée sans rien à se mettre sous les yeux, dans un quartier où aucune librairie n’avait élu domicile Elle a eu l’horrible impression de se retrouver nue. Elle a cru qu’elle allait devenir dingue. Vite une pharmacie pour une boîte d’aspirines ! Pour lire le mode d’emploi. Catherine est une acharnée des caractères d’imprimerie format Arial et Times New Roman.
A vingt-quatre ans, elle lit tout. Avec acharnement. Comme si la vérité du monde se trouvait entre les lignes. Des romans d’espionnage avec force rebondissements, crimes en cols blancs et démarches frauduleuses. Puis un essai philosophique, lourd de mille pages, qui lui siphonnera l’esprit. Elle enchaîne avec un conte pour enfants, vacances à la mer pour synapses fatiguées. Elle s’amuse de l’expérience hippie d’un romancier ayant rejoint, quarante ans plus tard, les rangs du politiquement correct. Elle se brûlera les yeux dans des récits fantastiques, peuplés ici de monstres gluants, là de soucoupes volantes ou encore de barbares musculeux armés de haches sanglantes.
Tous les jours, à sa pause de midi, elle hante le rayon littérature de la Fnac, les étagères poussiéreuses des bouquinistes, les rangées encombrées de magazines des points presse. Les journaux, elle les grignote comme on mange une friandise. Mais l’essentiel de ses repas est constitué de livres épais qui déforment ses vestes et déchirent les poches de son sac.
Le bus est son endroit de prédilection pour la lecture. Ca la berce. Même aux heures de pointe. Elle s’isole des bruits autour d’elle, se crée une bulle de silence. Les seuls sons qu’elle perçoit sont ceux que l’écrivain lui propose au détour d’une page. Aujourd’hui, elle se repaît d’une histoire d’amour. Récit de rencontres improbables entre deux mondes qui ne se côtoient pas. Elle s’immerge dans ces destins extraordinaires qu’elle envie secrètement. Sous les frisettes de ses cheveux, elle ne remarque pas ce jeune homme qui la regarde. Il n’ose l’aborder. Elle est inaccessible, son joli visage toujours plongé entre deux pages. Catherine ne le voit pas Et ne le verra probablement jamais.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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28 avril 2010
27 avril 2010
Bribe #18 - Zita, 63 ans
Les coups de feu éclatent. Zita court, pliant son corps en deux. Les balles crépitent et creusent des sillons dans le goudron de la route. La gamine file comme un lapin sauvage, bondissant à la seule force de ses jambes d’enfant. Les forces allemandes investissent son village. Sous le soleil brillant comme une lame, les tanks sont arrivés dans un fracas épouvantable. Le père Sommier l’a renvoyé se réfugier chez elle. Une course échevelée de quatre kilomètres, traversant champs et prairies. Pour se retrouver là, coincée dans l’impasse Saint-Georges, le visage suant de poussière. Dans la folie de sa fuite, elle a raté l’embranchement de la rue Astrid, qui l’aurait amenée directement au refuge de la grange Devroux. Aucune échappatoire. A six ans, Zita comprend, avec la fulgurance d’un adulte, que sa dernière heure est arrivée. Lorsqu’elle entend la rafale de mitraillette, l’enfant se prend le visage à deux mains comme si ce seul geste pouvait la sauver d’une mort certaine. Les sifflements écorchent les tympans de ses oreilles. Puis le silence. Assourdissant. Zita ouvre les yeux. Regarde ses mains noires de suie. Se retourne. La forme de son corps est décalquée sur le mur derrière elle, comme si les cartouches avaient dessiné son ombre mortelle. Deux Ex Machina. Même si Zita ne connaît pas encore ce terme.
Cinquante-sept ans plus tard, le deux août 2000, Zita repose dans son lit, affaiblie par la maladie. D’une main aimante, sa fille lui passe un linge humide sur le front. Seul le candélabre éclaire la chambre. Dans la famille de Zita, on écarte la mort à la lueur des bougies. Le vieux médecin injecte une dose de morphine qui dépose un voile d’apaisement sur le corps décharné. Zita respire difficilement. Ses poumons se remplissent d’eau mais elle ne s’en rend même plus compte. Zita murmure « Les Allemands, les Allemands » d’une voix étranglée. Dans ses yeux, ne subsiste que ce souvenir d’été, lorsqu’elle courait dans les herbes folles, la mort aux trousses. Comme à six ans, Zita rate l’embranchement de la rue Astrid. Comme à six ans, elle se retrouve coincée dans l’impasse Saint-Georges. A cinquante-sept d’ans d’intervalle, Zita revit l’événement qui a marqué sa vie au fer rouge. En un écho douloureux, la frêle femme et l’enfant de six ans se tiennent le visage entre les mains. Dans un instant, le cancer qui la ronge tirera ses propres cartouches. Mais lui, il ne la ratera pas…
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Cinquante-sept ans plus tard, le deux août 2000, Zita repose dans son lit, affaiblie par la maladie. D’une main aimante, sa fille lui passe un linge humide sur le front. Seul le candélabre éclaire la chambre. Dans la famille de Zita, on écarte la mort à la lueur des bougies. Le vieux médecin injecte une dose de morphine qui dépose un voile d’apaisement sur le corps décharné. Zita respire difficilement. Ses poumons se remplissent d’eau mais elle ne s’en rend même plus compte. Zita murmure « Les Allemands, les Allemands » d’une voix étranglée. Dans ses yeux, ne subsiste que ce souvenir d’été, lorsqu’elle courait dans les herbes folles, la mort aux trousses. Comme à six ans, Zita rate l’embranchement de la rue Astrid. Comme à six ans, elle se retrouve coincée dans l’impasse Saint-Georges. A cinquante-sept d’ans d’intervalle, Zita revit l’événement qui a marqué sa vie au fer rouge. En un écho douloureux, la frêle femme et l’enfant de six ans se tiennent le visage entre les mains. Dans un instant, le cancer qui la ronge tirera ses propres cartouches. Mais lui, il ne la ratera pas…
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26 avril 2010
Bribe #17 - Alida, 46 ans
Il n’a pas pu oser. La phrase, pourtant, se love dans son oreille, comme un chat qui prend ses aises sur un divan. Comme les basses de la musique, les mots tournent en boucle dans son tympan.
- Tu es mon troisième pou de la soirée.
Exécrable petit con. Il lève un bras victorieux vers ses copains qui chahutent derrière le bar. Il va frimer toute la nuit. Sale petit con.
Elle s’est préparée longuement, choisissant chaque pièce de sa tenue avec soin. Ce pull soyeux. Cette paire de bas. Cette jupe fendue. Cette culotte légèrement affriolante. Mais pas trop. On ne sait jamais. Ces hauts talons sur lesquels ses mollets frémissent. Ce collier discret. Pendant de longues minutes, elle s’est maquillée. Et démaquillée. Le maquillage, c’est une recette de cuisine. Chaque ingrédient doit être dosé avec une minutie maniaque pour éviter le plat immangeable, trop cuit ou trop salé. Elle a réussi à camoufler ses quelques cheveux gris. A quarante-six ans, sa poitrine a une légère tendance à subir l’attraction terrestre. Elle fera illusion, grâce à un soutien Push Up et à l’éclairage de la discothèque.
Elle se retrouve sous le feu des spots, dans l’ambiance enfumée et joyeuse des fêtards du week-end, à siroter un whisky coca tiède qui l’aidera peut-être à calmer cette électricité qu’elle ressent en elle, comme quand elle avait vingt ans. La musique est assourdissante. Comment les jeunes arrivent-ils à se comprendre dans cette cacophonie ? Elle a beaucoup de mal à commander sa boisson.
Puis, elle se sent observée. Ce jeune homme de l’autre côté du bar la regarde ostensiblement. Il a une lippe boudeuse et souriante à la fois, ce qui lui donne un petit air canaille absolument adorable. Il l’aborde. Elle comprend enfin comment se faire entendre, en parlant très près de l’oreille, ce qui favorise les rapprochements et les contacts délicats de la paume sur l’épaule. Elle ne se souvient pas de ce qu’il lui dit, enivrée par le whisky et le bruit de la musique. Il l’embrasse. Palpe son corps. Passe sa main sous son pull. Et la crucifie en une phrase.
- Tu es mon troisième pou de la soirée.
Il rit encore, le bras levé, sous les applaudissements de ses camarades de beuverie. D’un geste, elle lui agrippe le bas ventre et applique une torsion vengeresse sur ses testicules. La bouche du gamin s’étire en un O silencieux. La torture durera le temps qu’il faudra. Le temps qu’elle a mis pour s’habiller ce soir.
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- Tu es mon troisième pou de la soirée.
Exécrable petit con. Il lève un bras victorieux vers ses copains qui chahutent derrière le bar. Il va frimer toute la nuit. Sale petit con.
Elle s’est préparée longuement, choisissant chaque pièce de sa tenue avec soin. Ce pull soyeux. Cette paire de bas. Cette jupe fendue. Cette culotte légèrement affriolante. Mais pas trop. On ne sait jamais. Ces hauts talons sur lesquels ses mollets frémissent. Ce collier discret. Pendant de longues minutes, elle s’est maquillée. Et démaquillée. Le maquillage, c’est une recette de cuisine. Chaque ingrédient doit être dosé avec une minutie maniaque pour éviter le plat immangeable, trop cuit ou trop salé. Elle a réussi à camoufler ses quelques cheveux gris. A quarante-six ans, sa poitrine a une légère tendance à subir l’attraction terrestre. Elle fera illusion, grâce à un soutien Push Up et à l’éclairage de la discothèque.
Elle se retrouve sous le feu des spots, dans l’ambiance enfumée et joyeuse des fêtards du week-end, à siroter un whisky coca tiède qui l’aidera peut-être à calmer cette électricité qu’elle ressent en elle, comme quand elle avait vingt ans. La musique est assourdissante. Comment les jeunes arrivent-ils à se comprendre dans cette cacophonie ? Elle a beaucoup de mal à commander sa boisson.
Puis, elle se sent observée. Ce jeune homme de l’autre côté du bar la regarde ostensiblement. Il a une lippe boudeuse et souriante à la fois, ce qui lui donne un petit air canaille absolument adorable. Il l’aborde. Elle comprend enfin comment se faire entendre, en parlant très près de l’oreille, ce qui favorise les rapprochements et les contacts délicats de la paume sur l’épaule. Elle ne se souvient pas de ce qu’il lui dit, enivrée par le whisky et le bruit de la musique. Il l’embrasse. Palpe son corps. Passe sa main sous son pull. Et la crucifie en une phrase.
- Tu es mon troisième pou de la soirée.
Il rit encore, le bras levé, sous les applaudissements de ses camarades de beuverie. D’un geste, elle lui agrippe le bas ventre et applique une torsion vengeresse sur ses testicules. La bouche du gamin s’étire en un O silencieux. La torture durera le temps qu’il faudra. Le temps qu’elle a mis pour s’habiller ce soir.
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24 avril 2010
Bribe #16 - Fidèle, 15 ans
Fidèle n’a pas de PS3 reliée à un écran plat quarante pouces. Il n’a jamais joué à GTA IV, God Of War ou même Guitar Hero. Fidèle n’a pas de WII non plus, ni de XBOX, de DS ou même de PSP. Il n’a jamais eu un joystick, un pad ou une Wiimote dans les mains. Les formules croix carré rond triangle ne lui disent rien. Mario, Luigi, Bowser ou Princesse Peach lui sont totalement inconnus. A15 ans, Fidèle ne connaît pas la différence entre un CD, un MP3, un DVD, un HD-DVD et un Blu-Ray. Il ignore qui sont Wall-E, Buzz l’Eclair, Ratatouille ou Bob l’Eponge. Il n’a jamais échangé de cartes Slam Attax dans une cour de récréation. Il n’a jamais joué à World of Warcraft ou feuilleté un Dofus. Fidèle ne porte pas de vêtements Nike, Adidas, Reebok, Levi’s ou Fruit Of The Loom. Il n’a jamais lu de mangas, de BD ni de comics. Pour tout dire, Fidèle n’a jamais été à la Fnac, au Virgin ou chez Media Markt. Il n’a jamais envoyé de SMS avec un iPhone, n’a jamais surfé sur le Web en Wi-Fi , ignore la différence entre un clavier AZERTY et QWERTY et ne pourrait discerner un laptop d’un notebook. Fidèle n’a pas de compte Facebook, ne chatte pas avec MSN, ne lit pas de Tweet. Il ne downloade pas en peer to peer, n’a jamais vu fonctionner iTunes ou un MacBook. Fidèle n’a jamais mangé un burger au MacDo ou au Quick. Il n’a jamais mis de ketchup Heinz sur ses frites McCain. Il n’a jamais croqué dans la pâte d’une pizza Super Suprême au Pizza Hut. Il ne connaît pas le goût du Coca Zero, du Yop, du Sprite, du Fanta et du Pepsi Max. L’adolescent n’a jamais vu un film en Dolby Surround ni en 3D, n’a jamais raccordé une console en HDMI, n’a pas vu Avatar, Terminator ou Spiderman. Fidèle n’a jamais mis les pieds à Disneyland Paris, n’a jamais eu la tête à l’envers dans le Space Mountain et n’a jamais hurlé dans la Maison de la Terreur. Fidèle ne connaît pas la téléréalité, il n’a jamais tapé 1 pour sauver Nolwenn, n’a jamais vu les seins de Loana, ne s’est jamais dit qu’il participerait à la Nouvelle Star. Fidèle n’a pas lu le dernier Stephen King. Il n’a jamais vu un épisode de CSI, de Dexter ou de Nip/Tuck. Fidèle n’a jamais fredonné une chanson des Black Eyed Peas. Il n’a jamais rappé sur du Eminem ou du IAM, ne s’est jamais coiffé pour danser de la Tecktonik. Fidèle n’écoute pas d’electro, de trans, de metal ou de RNB. Fidèle ne connaît pas la société de consommation. C’est un gamin de 15 ans. En 1578.
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23 avril 2010
Bribe #15 - Georges, 44 ans
Georges tourne le papier à cigarettes entre ses doigts experts. Quelques grains de tabac tombent sur son clavier mais il n’y prête guère attention. D’un coup de salive, il clôture sa cigarette de cowboy, se la fiche au coin des lèvres et l’allume d’un coup de souffre. Il crache la première bouffée tabagique en regardant la page Word désespérément vide. Pour un peu, il regretterait presque le temps où la fumée de ses cigarettes sentait le fenouil…
Cela fait quelques semaines qu’il tapote ses micro nouvelles au bureau, entre deux dossiers. Sa petite pause intellectuelle de la journée. Volée en douceur à ses employeurs. Son remue-méninges à lui puisqu’il s’impose plusieurs contraintes, comme aux beaux jours de l’OuLiPo. Le cahier des charges exige un texte de deux mille quatre cent cinquante caractères. Pourquoi ce nombre et pas un autre ? Pourquoi pas… L’histoire doit s’attarder sur un seul personnage dont le prénom est déterminé par le saint du jour. Pour l’âge du héros, un jet de deux dés à six faces. Pour ce faire, il passe par un site Internet pour éviter de faire claquer le bois des dés sur son bureau et mettre la puce à l’oreille de ses collègues.
Ultime contrainte, sa compagne lui impose trois mots à placer dans le flux des phrases. L’ironie veut souvent que les substantifs lui arrivent par mail alors que l’essentiel de son histoire a déjà été martelé sur les touches du clavier. Sa femme a l’attitude d’un chat espiègle, lui proposant des mots improbables. L’inspiration de Georges est égratignée par ces coups de griffe amoureux.
La micro nouvelle peut avoir une chute (c’est mieux) mais pas nécessairement (ce n’est pas grave). Elle détaille une situation, un moment de vie, un bout d’histoire découpé dans le vif du quotidien. Il a appelé ça Les Bribes. Il avait hésité entre Croquis, Brouillons voire Scraboutcha. Ce furent Les Bribes. Le soir, le tout est balancé sur son blog, suscitant parfois des commentaires sur la qualité de ce travail.
Aujourd’hui, c’était la Saint-Georges. Quarante-quatre ans au compteur de sa vie de futur personnage de papier. Au bureau, l’écrivain en herbe cale. Le nom de plume a rejoint le nom de fiction, créant un conflit d’inspiration. Au final, Georges se retrouve chez lui sans avoir réussi à se dépêtrer de cette situation inattendue, fumant cigarette sur cigarette.
Georges décide de raconter ses problèmes d’inspiration. La réalité rejoint enfin la fiction.
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Cela fait quelques semaines qu’il tapote ses micro nouvelles au bureau, entre deux dossiers. Sa petite pause intellectuelle de la journée. Volée en douceur à ses employeurs. Son remue-méninges à lui puisqu’il s’impose plusieurs contraintes, comme aux beaux jours de l’OuLiPo. Le cahier des charges exige un texte de deux mille quatre cent cinquante caractères. Pourquoi ce nombre et pas un autre ? Pourquoi pas… L’histoire doit s’attarder sur un seul personnage dont le prénom est déterminé par le saint du jour. Pour l’âge du héros, un jet de deux dés à six faces. Pour ce faire, il passe par un site Internet pour éviter de faire claquer le bois des dés sur son bureau et mettre la puce à l’oreille de ses collègues.
Ultime contrainte, sa compagne lui impose trois mots à placer dans le flux des phrases. L’ironie veut souvent que les substantifs lui arrivent par mail alors que l’essentiel de son histoire a déjà été martelé sur les touches du clavier. Sa femme a l’attitude d’un chat espiègle, lui proposant des mots improbables. L’inspiration de Georges est égratignée par ces coups de griffe amoureux.
La micro nouvelle peut avoir une chute (c’est mieux) mais pas nécessairement (ce n’est pas grave). Elle détaille une situation, un moment de vie, un bout d’histoire découpé dans le vif du quotidien. Il a appelé ça Les Bribes. Il avait hésité entre Croquis, Brouillons voire Scraboutcha. Ce furent Les Bribes. Le soir, le tout est balancé sur son blog, suscitant parfois des commentaires sur la qualité de ce travail.
Aujourd’hui, c’était la Saint-Georges. Quarante-quatre ans au compteur de sa vie de futur personnage de papier. Au bureau, l’écrivain en herbe cale. Le nom de plume a rejoint le nom de fiction, créant un conflit d’inspiration. Au final, Georges se retrouve chez lui sans avoir réussi à se dépêtrer de cette situation inattendue, fumant cigarette sur cigarette.
Georges décide de raconter ses problèmes d’inspiration. La réalité rejoint enfin la fiction.
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22 avril 2010
Bribe #14 - Alexandre, 56 ans
Alexandre a porté son dévolu sur la Ford Mustang. Il a accroché les plaques Z et s’est assis derrière le volant. A tourné la clé de contact et fait vrombir le moteur. C’est tout de même la classe de vendre des voitures. Pas de la japonaise en carton. Du gros volume. De la carrosserie blindée. Comme il aime le dire, avec un large sourire, il ne vend que des véhicules qui ont du coffre sous le capot. Il aime les tester. Comme ce Hummer démesuré. Il avait ressenti cette impression de puissance que seuls les routiers, les tankistes et les grutiers doivent apprécier du haut de leurs engins respectifs. Dans sa vie comme au travail, Alexandre ne fait jamais dans la demi-mesure.
Il est huit heures du matin lorsque la gomme de la Mustang caresse le boulevard Reyers. Alexandre aime les heures de pointe, son péché mignon, au contraire des autres travailleurs. Tout ce monde pour l’admirer, lui et sa voiture. Il n’a pas besoin du hurlement d’une sono et d’une vitre ouverte pour se faire remarquer. La courbe de la Mustang suffit pour accrocher le regard du passant encore dans les limbes d’une nuit trop courte. A cinquante-six ans, Alexandre porte encore beau. Ses cheveux gris, son costume de bonne coupe, ses lunettes de soleil et sa voiture rutilante affolent les sens des mères de famille. Il le voit dans leurs yeux. Il leur apporte du rêve de matinée. Cette sensation l’excite autant qu’un rapport intime. Il ressent toute cette chaleur d’envie au plus profond de lui-même. Tout autant que la jalousie masculine. Le conducteur d’une antique Renault 5 le regarde de travers au feu rouge de la chaussée de Louvain. Alexandre le flingue avec un sourire Ultra Brite. Renault 5 démarre dans un nuage de fumée noire. Mustang et Alexandre glissent sur le bitume.
Pourtant, au feu suivant, la belle mécanique se grippe. Alexandre rate son embrayage. La Ford hoquète dans un sursaut et tamponne sèchement un landau qu’une jeune maman poussait dans les clous. Du sang coule dans le matin blême. Matin qu’Alexandre ne discerne même plus au travers de ses Ray Ban. La roue du landau tourne et grince. Des badauds s’arrêtent. Leurs regards ne reflètent plus que la rage et l’incompréhension. Sur le boulevard, un bébé se vide de son souffle. Le vendeur de voitures ne bouge pas. Il relance le moteur. Alexandre ne fait jamais dans la demi-mesure. Il accélère et tue trois piétons de plus dans un hurlement de pneus.
21 avril 2010
20 avril 2010
19 avril 2010
Bribe #13 - Emma, 52 ans
Emma vit dans un village reculé dont plus personne ne se souvient. Un hameau figé dans le temps. Loin des nouvelles technologies, du stress, du bruit et de la pollution. Dans ce monde, même les avions semblent éviter de passer au-dessus des têtes. Ici, la modernité n’a jamais écorché les habitudes. Emma jette elle-même le grain à ses quelques poules. Elle se balade dans les bois pour relever les collets posés la veille et amasser quelques fagots. Elle confectionne son pain, fait pousser des tomates, quelques pommes de terre et des haricots. Elle cueille des baies et se désaltère à l’eau de son puits. Elle chauffe sa cabane au feu de bois. L’été, elle prend le frais le long de la rivière, à l’abri d’un arbre. Au loin, elle voit parfois un vélo qui passe. Pour un peu, dans ce monde ancestral, le ciel arborerait des reflets sépia.
A cinquante-deux ans, Emma en paraît quatre-vingts. Son visage est un entrelacs de rides, de crevasses, de poireaux, de boutons et de cicatrices. Sa peau est la carte géographique de sa vie. Son corps est en souffrance perpétuelle. Son dos est voûté. Tout le poids du monde lui écrase les épaules. Pour un peu, elle aurait été bossue. Lorsqu’elle respire, un sifflement s’échappe de ses poumons. Elle est poitrinaire. Le ciel semble s’être acharné sur son destin. Pourtant, ses lèvres craquelées aiment à sourire sur de maigres chicots. Dans un plissement de paupières, des yeux malicieux et rieurs observent les alentours. Emma est cette silhouette vêtue de noir qui hante les forêts.
Pour rien au monde, Emma ne quitterait son petit coin de terre. Entre chien et loup, elle aime s’asseoir sur son banc, juste devant la cabane. Un banc que feu son père a taillé dans un tronc d’arbre. Un banc que les cuisses sèches d’Emma ont poli au cours des années. Alors que la nuit tombe et que le ciel hésite entre le parme, l’orange et le noir, Emma se coupe une pomme au fil d’un Opinel. Elle ne craint pas la coupure tant ses mains sont rugueuses de corne. Les premières étoiles apparaissent et Emma pousse un soupir de contentement.
Au loin, elle ne distingue pas encore la procession des torches qui s’avance. Le silence est de mise parmi les porteurs de flamme. C’est un village reculé dont plus personne ne se souvient. Loin des nouvelles technologies, du stress, du bruit et de la pollution. Ici, pour les sorcières comme Emma, la seule solution c’est de les rôtir au bûcher.
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A cinquante-deux ans, Emma en paraît quatre-vingts. Son visage est un entrelacs de rides, de crevasses, de poireaux, de boutons et de cicatrices. Sa peau est la carte géographique de sa vie. Son corps est en souffrance perpétuelle. Son dos est voûté. Tout le poids du monde lui écrase les épaules. Pour un peu, elle aurait été bossue. Lorsqu’elle respire, un sifflement s’échappe de ses poumons. Elle est poitrinaire. Le ciel semble s’être acharné sur son destin. Pourtant, ses lèvres craquelées aiment à sourire sur de maigres chicots. Dans un plissement de paupières, des yeux malicieux et rieurs observent les alentours. Emma est cette silhouette vêtue de noir qui hante les forêts.
Pour rien au monde, Emma ne quitterait son petit coin de terre. Entre chien et loup, elle aime s’asseoir sur son banc, juste devant la cabane. Un banc que feu son père a taillé dans un tronc d’arbre. Un banc que les cuisses sèches d’Emma ont poli au cours des années. Alors que la nuit tombe et que le ciel hésite entre le parme, l’orange et le noir, Emma se coupe une pomme au fil d’un Opinel. Elle ne craint pas la coupure tant ses mains sont rugueuses de corne. Les premières étoiles apparaissent et Emma pousse un soupir de contentement.
Au loin, elle ne distingue pas encore la procession des torches qui s’avance. Le silence est de mise parmi les porteurs de flamme. C’est un village reculé dont plus personne ne se souvient. Loin des nouvelles technologies, du stress, du bruit et de la pollution. Ici, pour les sorcières comme Emma, la seule solution c’est de les rôtir au bûcher.
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18 avril 2010
Bribe #12 - Parfait, 55 ans
La pluie s’écrase en taches brunes sur son imper mastic. Une goutte éteint sa cigarette dans un grésillement tandis que les réverbères trouent la nuit. Franchement plus de son âge toutes ces conneries. Parfait s’abrite sous une porte cochère et grille sa trentième Pall Mall dans un claquement de Zippo. Un rapide coup de flasque derrière la cravate pour étouffer la toux et le voilà reparti comme en quarante. Toujours rien de l’autre côté de la rue. Calme plat. RAS.
Saleté de filature qui se traîne depuis des plombes. Pas facile à suivre le Deschanel. Un homme pressé ce type. Des rendez-vous affairés aux quatre coins de la ville, un gueuleton entrée-plat-dessert-pousse-café à la Marmite d’Argent et une partie de tennis au country club pour faire passer le tout. Avec sa paire de jumelles, Parfait a vu que Deschanel se payait même une petite séance de sauna pour éliminer les toxines. Pas de femme. Pas encore.
Pendant que sa proie suait à gros bouillons, Parfait attendait. Dans sa vieille Peugeot qui pue la clope froide et le kebab graisseux. A s’enfiler des sucettes à cancer. A se gratter l’oreille d’un auriculaire distrait. A écouter pour la centième fois cette vieille cassette de Dire Straits. Qui finira par bien par lâcher un jour. Qui finira par niquer définitivement son auto radio.
Finalement, Deschanel s’était engouffré dans sa Porsche Cayenne et la filoche avait repris. Aussi prévisible qu’une comédie américaine. Trois heures plus tard, Parfait attend le bon vouloir de sa proie, tapi à l’ombre d’une porte cochère, serrant dans sa poche un appareil photo numérique, seule concession de sa part à la modernité. En ligne de mire une maison de maître qui doit bien engloutir cent fois la superficie de sa chambre.
Parfait n’est même pas étonné quand Deschanel finit par sortir, une blonde platine collée à son bras. Le numérique shoote la plantureuse et les bisous baveux qu’elle oblitère dans le cou de l’infidèle. Parfait immortalise la main de Deschanel qui se perd sous la jupe de cuir avant de sauter dans le poivre de la Porsche. Mission accomplie avec un jeu de mots pourri pour la route.
Demain, Parfait glissera les clichés sous le nez de Madame Deschanel. L’officielle. Le paradoxe des femmes trompées qui veulent tout savoir même si ça fait souffrir. Des larmes de rimmel couleront et Parfait tendra une boîte de Kleenex.
Ce n’est pas facile d’être personnage dans un mauvais roman policier.
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Saleté de filature qui se traîne depuis des plombes. Pas facile à suivre le Deschanel. Un homme pressé ce type. Des rendez-vous affairés aux quatre coins de la ville, un gueuleton entrée-plat-dessert-pousse-café à la Marmite d’Argent et une partie de tennis au country club pour faire passer le tout. Avec sa paire de jumelles, Parfait a vu que Deschanel se payait même une petite séance de sauna pour éliminer les toxines. Pas de femme. Pas encore.
Pendant que sa proie suait à gros bouillons, Parfait attendait. Dans sa vieille Peugeot qui pue la clope froide et le kebab graisseux. A s’enfiler des sucettes à cancer. A se gratter l’oreille d’un auriculaire distrait. A écouter pour la centième fois cette vieille cassette de Dire Straits. Qui finira par bien par lâcher un jour. Qui finira par niquer définitivement son auto radio.
Finalement, Deschanel s’était engouffré dans sa Porsche Cayenne et la filoche avait repris. Aussi prévisible qu’une comédie américaine. Trois heures plus tard, Parfait attend le bon vouloir de sa proie, tapi à l’ombre d’une porte cochère, serrant dans sa poche un appareil photo numérique, seule concession de sa part à la modernité. En ligne de mire une maison de maître qui doit bien engloutir cent fois la superficie de sa chambre.
Parfait n’est même pas étonné quand Deschanel finit par sortir, une blonde platine collée à son bras. Le numérique shoote la plantureuse et les bisous baveux qu’elle oblitère dans le cou de l’infidèle. Parfait immortalise la main de Deschanel qui se perd sous la jupe de cuir avant de sauter dans le poivre de la Porsche. Mission accomplie avec un jeu de mots pourri pour la route.
Demain, Parfait glissera les clichés sous le nez de Madame Deschanel. L’officielle. Le paradoxe des femmes trompées qui veulent tout savoir même si ça fait souffrir. Des larmes de rimmel couleront et Parfait tendra une boîte de Kleenex.
Ce n’est pas facile d’être personnage dans un mauvais roman policier.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
15 avril 2010
Bribe #11 - Paterne, 36 ans
La corde est accrochée à la grosse poutre du salon. Salon, faut bien comprendre : la pièce sert à la fois de chambre, de cuisine et de living et de bureau. Les toilettes et la douche, c’est sur le palier, merci bonsoir. Mais bon, c’est le seul endroit où le proprio ne s’est pas foutu de sa gueule en entendant son prénom. Paterne. Mais qu’est-ce qui a pris à ses parents ? Qui va appeler son fils Paterne ? Il ne le saura jamais. Ses vieux ont eu la bonne idée de mourir dans un accident de voiture quand il avait deux ans. Aussi sec, il s’est retrouvé à l’orphelinat et les ennuis ont commencé.
Dans cet endroit de malheur, Paterne s’est mangé tous les quolibets que son patronyme pouvait engendrer : « Tu n’es pas terne ». « Il y a le pas terne et le mat terne. T’as une tête de confiture ». Ses tortionnaires dérivaient même dans les méandres de l’à peu près. Avec l’accident nucléaire russe, on était passé à « Paternobyle », « Papamobile » (par extension) et même à « Playmobil » ! L’imagination enfantine semblait sans limites. Sous chaque saillie verbale, Paterne encaissait comme un boxeur dans le coin du ring. Solitaire, il haïssait son prénom et ses parents pour cet héritage pathétique qu’il lui avait légué.
Avec l’âge, Paterne a essayé de comprendre l’origine de ce dénominatif honni. Le Petit Robert ne l’éclaira pas. « Paterne : Vieilli. Qui montre ou affecte une bonhomie doucereuse ». Et le voilà vieilli en prime. La langue anglaise finissant même par l’achever avec un « Pattern : Modèle simplifié d'une structure, en sciences humaines ». Vieux et simple. Prend ça dans les dents !
Les filles, n’en parlons même pas. Il a bien essayé d’en aborder quelques-unes mais elles finissent par lui briser le cœur quand elles se mettent à pouffer nerveusement.
Il a bien pensé à changer de prénom mais toutes ces démarches administratives sont fastidieuses et vaines. Comme le disent les personnes qui ont été obèses un jour, « on reste obèse toujours ». Même si régime il y a. Paterne il est, Paterne il restera.
Les frustrations ont fini par éroder sa patience. Il monte sur le tabouret, glisse son cou dans le nœud de la corde et se demande s’il doit réciter une prière. Un petit Pater Noster peut-être ? Paternoster ? La voilà sa destinée ! Merci, ô parents éclairés ! Il sera…
Tout à sa joie, il glisse du tabouret. La corde lui brise le cou et Paterne meurt. Aussi inutilement qu’il a vécu.
Dans cet endroit de malheur, Paterne s’est mangé tous les quolibets que son patronyme pouvait engendrer : « Tu n’es pas terne ». « Il y a le pas terne et le mat terne. T’as une tête de confiture ». Ses tortionnaires dérivaient même dans les méandres de l’à peu près. Avec l’accident nucléaire russe, on était passé à « Paternobyle », « Papamobile » (par extension) et même à « Playmobil » ! L’imagination enfantine semblait sans limites. Sous chaque saillie verbale, Paterne encaissait comme un boxeur dans le coin du ring. Solitaire, il haïssait son prénom et ses parents pour cet héritage pathétique qu’il lui avait légué.
Avec l’âge, Paterne a essayé de comprendre l’origine de ce dénominatif honni. Le Petit Robert ne l’éclaira pas. « Paterne : Vieilli. Qui montre ou affecte une bonhomie doucereuse ». Et le voilà vieilli en prime. La langue anglaise finissant même par l’achever avec un « Pattern : Modèle simplifié d'une structure, en sciences humaines ». Vieux et simple. Prend ça dans les dents !
Les filles, n’en parlons même pas. Il a bien essayé d’en aborder quelques-unes mais elles finissent par lui briser le cœur quand elles se mettent à pouffer nerveusement.
Il a bien pensé à changer de prénom mais toutes ces démarches administratives sont fastidieuses et vaines. Comme le disent les personnes qui ont été obèses un jour, « on reste obèse toujours ». Même si régime il y a. Paterne il est, Paterne il restera.
Les frustrations ont fini par éroder sa patience. Il monte sur le tabouret, glisse son cou dans le nœud de la corde et se demande s’il doit réciter une prière. Un petit Pater Noster peut-être ? Paternoster ? La voilà sa destinée ! Merci, ô parents éclairés ! Il sera…
Tout à sa joie, il glisse du tabouret. La corde lui brise le cou et Paterne meurt. Aussi inutilement qu’il a vécu.
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14 avril 2010
12 avril 2010
Bribe #10 - Jules, 45 ans
Jules écarte la queue de Marguerite comme il écarterait une simple mouche. Il n’a même plus conscience de son geste, comme ces mouvements mille fois répétés qu’on est bien incapable d’expliquer. Dans la bonne odeur de foin que Marguerite rumine de sa mâchoire imposante, Jules empoigne les pis de la vache. Il ne veut pas entendre parler de ces trayeuses électriques modernes. Il trait Marguerite à la main, comme son père le lui a appris, et son grand-père avant lui. De toute façon, quel est l’intérêt d’acheter un procédé mécanique quand on ne possède qu’un animal comme troupeau ? Assis sur son tabouret à trois pieds, Jules fait gicler le lait dans un seau métallique. Les pis se libèrent et les yeux humides de l’animal l’observent comme ils regardent passer le train.
Sa besogne terminée, Jules attrape le seau et tapote amicalement la tête de Marguerite, juste entre les deux oreilles, comme s’il caressait un chien. Il transvase le liquide blanc dans une antique cruche métallisée, la même qu’il utilise depuis qu’il porte des culottes courtes. C’est maintenant la partie la plus ardue de la journée, le trajet qui le sépare de la maison de son ami Emile. Chaque matin, c’est avec lui qu’il déjeune de grosses tartines beurrées, de café brûlant et d’un verre de lait fraîchement tiré de Marguerite. Ce n’est pas bien loin mais avec les cailloux du sentier, on a vite fait de verser dans le fossé.
Jules enfourche son vélo et accroche la cruche à la poignée droite de son guidon. Il a déjà essayé d’arrimer le pot sur son porte-bagages, avec un système complexe de tendeurs, mais à peine la bécane en mouvement que les élastiques ont lâché, l’envoyant lui et le lait valdinguer dans l’auge de Marguerite.
Jules est un phénomène dans son bourg. Un paysan à l’ancienne qui porte sabots aux pieds et une éternelle cigarette roulée au coin des lèvres. Tellement connu qu’une équipe de télévision lui a proposé de participer à une émission pour trouver l’amour. Jules les a envoyés péter. Une femme ? Et puis quoi encore ! Ils ne l’ont pas lâché pour autant. Ces sagouins le filment à la dérobée, pensant qu’il ne les voit pas avec leur grosse caméra ridicule. Les voilà encore, planqués derrière un buisson devant la maison d’Emile. En arrivant à leur hauteur, Jules balance la cruche métallique d’un mouvement ample. La caméra explose en bouts de plastique et ferraille inutile.
Emile et lui boiront du lait battu ce matin.
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10 avril 2010
6 avril 2010
2 avril 2010
Bribe #9 - Sandrine, 12 ans
Ca a été un combat de haute lutte mais l’acharnement a fini par payer. Sandrine pourra rester seule à la maison ce soir. Elle a 12 ans tout de même ! Elle n’est plus un bébé ! Quand Papa et maman ont reçu cette invitation pour un vernissage, ils voulaient que Clarisse vienne encore la garder. Sandrine aime beaucoup sa baby-sitter, ce n’est pas le problème, mais elle a envie d’acquérir un minimum d’indépendance. Et cette soirée passée seule est une belle manière de l’affirmer. Quand Papa lui a annoncé la bonne nouvelle, elle a eu un petit regard triomphal, histoire de marquer le coup.
Les parents viennent de partir et Sandrine regarde le salon vide qui sera SON territoire pour un soir. Évidemment, ils lui ont répété cent fois de bien faire attention, de n’ouvrir à personne, de ne pas aller dormir trop tard même si c’est samedi demain. En cas de besoin, Sandrine a toujours les numéros des parents encodés dans son Nokia rose.
Sandrine se jette dans le divan et allume la télévision. Au programme de cette soirée en solitaire : Ratatouille pour la 101e fois. C’est bien simple, le Blu-Ray n’a pas quitté la platine de lecture depuis que Mamy le lui a offert pour son anniversaire. Ah oui, avant de lancer les aventures du rat cuisinier, ne pas oublier d’allumer le four pour la pizza. Si elle a bien calculé le temps de cuisson en regardant le carton d’emballage, elle devra mettre la pizza dans dix minutes et elle pourra la manger au moment où Ratatouille se retrouve coincé dans le restaurant. Sandrine enclenche le four, sort la pizza sur le plan de travail de la cuisine et jette consciencieusement l’emballage dans la poubelle de recyclage carton.
Vingt-cinq minutes de sourires animés plus tard, Sandrine revient dans la cuisine et observe sa pizza par la vitre du four. Le pepperonni frémit. Ses calculs étaient donc justes. Avec des gestes lents et précautionneux, les mains armées de maniques en forme de koalas, Sandrine récupère la pizza fumante. Elle la pose avec délicatesse sur une assiette et la découpe avec la roulette spéciale comme Maman le lui a appris. Elle se dit que ses parents seront fiers d’elle. La cuisine est impeccable et elle fera bien attention de ne laisser aucune miette sur le divan quand elle croquera à pleines dents dans la croûte de la pizza.
Quand Papa et Maman sont revenus du vernissage, ils ont trouvé la maison en cendres. Leur idiote de fille avait oublié d’éteindre le four.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Les parents viennent de partir et Sandrine regarde le salon vide qui sera SON territoire pour un soir. Évidemment, ils lui ont répété cent fois de bien faire attention, de n’ouvrir à personne, de ne pas aller dormir trop tard même si c’est samedi demain. En cas de besoin, Sandrine a toujours les numéros des parents encodés dans son Nokia rose.
Sandrine se jette dans le divan et allume la télévision. Au programme de cette soirée en solitaire : Ratatouille pour la 101e fois. C’est bien simple, le Blu-Ray n’a pas quitté la platine de lecture depuis que Mamy le lui a offert pour son anniversaire. Ah oui, avant de lancer les aventures du rat cuisinier, ne pas oublier d’allumer le four pour la pizza. Si elle a bien calculé le temps de cuisson en regardant le carton d’emballage, elle devra mettre la pizza dans dix minutes et elle pourra la manger au moment où Ratatouille se retrouve coincé dans le restaurant. Sandrine enclenche le four, sort la pizza sur le plan de travail de la cuisine et jette consciencieusement l’emballage dans la poubelle de recyclage carton.
Vingt-cinq minutes de sourires animés plus tard, Sandrine revient dans la cuisine et observe sa pizza par la vitre du four. Le pepperonni frémit. Ses calculs étaient donc justes. Avec des gestes lents et précautionneux, les mains armées de maniques en forme de koalas, Sandrine récupère la pizza fumante. Elle la pose avec délicatesse sur une assiette et la découpe avec la roulette spéciale comme Maman le lui a appris. Elle se dit que ses parents seront fiers d’elle. La cuisine est impeccable et elle fera bien attention de ne laisser aucune miette sur le divan quand elle croquera à pleines dents dans la croûte de la pizza.
Quand Papa et Maman sont revenus du vernissage, ils ont trouvé la maison en cendres. Leur idiote de fille avait oublié d’éteindre le four.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
1 avril 2010
Bribe #8 - Huguette, 33 ans
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
Depuis ce matin, c’est avec cette phrase qu’Huguette salue ses clients, entre la vente d’un Siné Hebdo, « l’hebdo qui chie dans la colle et les bégonias », celle d’un Femme actuelle qui titre sur « le retour de la mode des spartiates » voire un Cuisine, ma passion qui table sur une recette de coulis de framboises. Libraire, c’est un métier polyvalent. On touche à tous les corps de métiers.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- A vous aussi.
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.
Aujourd’hui, c’est son anniversaire à Huguette. Elle fête ses 33 printemps. Le seul à lui avoir souhaité un joyeux anniversaire c’est Raoul, son fournisseur en sucreries :
- Trente-trois ans, Huguette ! Rends-toi compte, l’âge du Christ !
Elle a failli lui dire que trente-trois ans c’est l’âge du Christ EN CROIX. Qu’avant d’avoir 33 balais, le fils de Dieu avait eu 15, 16, 30 ans. Que donc, elle avait DEJA eu l’âge du Christ avant d’avoir 33 ans. Que c’était une question de logique, de grammaire et d’orthographe. Mais elle n’a pas eu le cœur de le faire remarquer à Raoul. Il n’aurait pas compris. Et puis il lui a claqué deux bises humides sur les joues, en la chatouillant avec ses grosses moustaches à la Max Meynier. Elle fond à chaque fois devant tant de gentillesse brute. Il lui a même glissé un paquet d’ours en gomme dans la paume, comme si elle avait 12 ans. Il lui a fait un clin d’œil taquin, est remonté dans sa camionnette et lui a fait un signe de la main en démarrant.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
Comme tous les jours, elle est debout depuis 4 heures ce matin. Elle a réceptionné et classé les journaux puis les magazines, ouvert des fardes de cigarette et rangé les paquets de bonbons. Ouvert la porte et ça a été le rush habituel du matin, les gazettes prises d’assaut, Madame Vignon qui vient faire son Lotto alors qu’elle pourrait le faire tranquillement l’après-midi puisqu’elle est retraitée. Voilà ce jeune homme coiffé comme Elvis qui vient chercher son magazine de rock. Un ouvrier en bleu de travail qui vient s’approvisionner en cigarettes sans filtre. Ses clients, habitués ou non.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- Pareillement
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.
C’est vrai qu’elles seront bonnes ces vacances. Direction l’hôpital. Huguette commence une chimiothérapie. Elle a le cancer. Joyeuses Pâques.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Depuis ce matin, c’est avec cette phrase qu’Huguette salue ses clients, entre la vente d’un Siné Hebdo, « l’hebdo qui chie dans la colle et les bégonias », celle d’un Femme actuelle qui titre sur « le retour de la mode des spartiates » voire un Cuisine, ma passion qui table sur une recette de coulis de framboises. Libraire, c’est un métier polyvalent. On touche à tous les corps de métiers.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- A vous aussi.
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.
Aujourd’hui, c’est son anniversaire à Huguette. Elle fête ses 33 printemps. Le seul à lui avoir souhaité un joyeux anniversaire c’est Raoul, son fournisseur en sucreries :
- Trente-trois ans, Huguette ! Rends-toi compte, l’âge du Christ !
Elle a failli lui dire que trente-trois ans c’est l’âge du Christ EN CROIX. Qu’avant d’avoir 33 balais, le fils de Dieu avait eu 15, 16, 30 ans. Que donc, elle avait DEJA eu l’âge du Christ avant d’avoir 33 ans. Que c’était une question de logique, de grammaire et d’orthographe. Mais elle n’a pas eu le cœur de le faire remarquer à Raoul. Il n’aurait pas compris. Et puis il lui a claqué deux bises humides sur les joues, en la chatouillant avec ses grosses moustaches à la Max Meynier. Elle fond à chaque fois devant tant de gentillesse brute. Il lui a même glissé un paquet d’ours en gomme dans la paume, comme si elle avait 12 ans. Il lui a fait un clin d’œil taquin, est remonté dans sa camionnette et lui a fait un signe de la main en démarrant.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
Comme tous les jours, elle est debout depuis 4 heures ce matin. Elle a réceptionné et classé les journaux puis les magazines, ouvert des fardes de cigarette et rangé les paquets de bonbons. Ouvert la porte et ça a été le rush habituel du matin, les gazettes prises d’assaut, Madame Vignon qui vient faire son Lotto alors qu’elle pourrait le faire tranquillement l’après-midi puisqu’elle est retraitée. Voilà ce jeune homme coiffé comme Elvis qui vient chercher son magazine de rock. Un ouvrier en bleu de travail qui vient s’approvisionner en cigarettes sans filtre. Ses clients, habitués ou non.
- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- Pareillement
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.
C’est vrai qu’elles seront bonnes ces vacances. Direction l’hôpital. Huguette commence une chimiothérapie. Elle a le cancer. Joyeuses Pâques.
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