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20 mai 2010
Bribe #23 - Bernardin, 53 ans
Bernardin se place devant le miroir de la salle de bains. Se campe sur ses deux pieds, ignorant qu’il ressemble à un cow-boy figé dans l’attente d’un duel. Et se rend compte qu’il a ignoré les règles élémentaires de l’hygiène quotidienne ces derniers jours. Ses dents sont maculées de nicotine et de café. Ses poils de barbe forment un conglomérat hirsute avec ses cheveux. De nouvelles rides strient le contour de ses yeux injectés de sang. Un vrai tableau cubique.
Il inspire et se lance pour la centième fois. Et sa langue ripe, une soupe de mots franchit sa bouche. La fin de la phrase se noie dans un soupir. Bernardin sent le feu de la honte grimper le long de ses joues barbues. Il ferme les yeux. Inspire. Expire. Et s’arrache les cheveux. Cela n’a rien d’une figure de style. Les touffes volent dans la salle de bains, devant le torse nu de Bernardin, en plaques brunes. Il ne sent pas la douleur, envoûté par la rage aveugle de son énervement. La crise cesse aussi brusquement qu’elle avait commencé, comme un freinage à bloc. Bernardin respire longuement cette fois-ci. Et retourne dans sa chambre. La lippe d’un enfant boudeur lui barrant le visage.
Il saisit le paquet de cigarillos qui ne quitte plus sa table de nuit. Dans le mouvement sec du geste, sa main effleure le tas de mégots du cendrier. Des cendres bruinent sur le tapis. Le briquet claque. Le tabac grésille. La tension retombe. Bernardin s’assoit sur le matelas. Se détend.
D’une voix à peine audible, il répète les mots avec la lenteur d’un mantra. La musique de la phrase coule comme un ruisseau. Mais n’a pas le rythme de la rivière d’une conversation. Quand il tente à nouveau d’accélérer le tempo, Bernardin se retrouve avec des cailloux dans la bouche. Les mots lui écorchent la langue et les joues. Il bredouille, crache, hoquète. Pathétique. A cinquante-trois ans, obligé de se plier à ce genre d’exercice. Pourquoi n’y arrive-t-il pas ? Quel obscur recoin de son inconscient l’empêche de mener cette tâche à bien ? La phrase est pourtant simple. La question est formulée dans un vocabulaire accessible et compréhensible. Il devrait y arriver. Des centaines d’hommes y arrivent tous les jours.
Bernardin écrase son cigarillo. Il prend la douleur de son crâne entre ses mains. Pour un peu, il se laisserait presque submerger par les larmes. Merde.
Ça ne doit tout de même pas être si compliqué de demander l’heure à une femme.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
Il inspire et se lance pour la centième fois. Et sa langue ripe, une soupe de mots franchit sa bouche. La fin de la phrase se noie dans un soupir. Bernardin sent le feu de la honte grimper le long de ses joues barbues. Il ferme les yeux. Inspire. Expire. Et s’arrache les cheveux. Cela n’a rien d’une figure de style. Les touffes volent dans la salle de bains, devant le torse nu de Bernardin, en plaques brunes. Il ne sent pas la douleur, envoûté par la rage aveugle de son énervement. La crise cesse aussi brusquement qu’elle avait commencé, comme un freinage à bloc. Bernardin respire longuement cette fois-ci. Et retourne dans sa chambre. La lippe d’un enfant boudeur lui barrant le visage.
Il saisit le paquet de cigarillos qui ne quitte plus sa table de nuit. Dans le mouvement sec du geste, sa main effleure le tas de mégots du cendrier. Des cendres bruinent sur le tapis. Le briquet claque. Le tabac grésille. La tension retombe. Bernardin s’assoit sur le matelas. Se détend.
D’une voix à peine audible, il répète les mots avec la lenteur d’un mantra. La musique de la phrase coule comme un ruisseau. Mais n’a pas le rythme de la rivière d’une conversation. Quand il tente à nouveau d’accélérer le tempo, Bernardin se retrouve avec des cailloux dans la bouche. Les mots lui écorchent la langue et les joues. Il bredouille, crache, hoquète. Pathétique. A cinquante-trois ans, obligé de se plier à ce genre d’exercice. Pourquoi n’y arrive-t-il pas ? Quel obscur recoin de son inconscient l’empêche de mener cette tâche à bien ? La phrase est pourtant simple. La question est formulée dans un vocabulaire accessible et compréhensible. Il devrait y arriver. Des centaines d’hommes y arrivent tous les jours.
Bernardin écrase son cigarillo. Il prend la douleur de son crâne entre ses mains. Pour un peu, il se laisserait presque submerger par les larmes. Merde.
Ça ne doit tout de même pas être si compliqué de demander l’heure à une femme.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
19 mai 2010
Bribe #22 - Yves, 56 ans
Yves râle contre tout en particulier et rien en général. Il râle contre le soleil, les nuages, la pluie, la grêle, la neige, le verglas et contre les prévisions météorologiques. Contre les émissions de téléréalité. Contre les speakerines. Contre l’absence de speakerines. Contre son magnétoscope qui a bouffé la bande de son film favori. Contre les nouvelles technologies auxquelles il ne comprend rien. Contre son ordinateur qui a mangé son quota de virus. Contre Microsoft et son omnipotence. Contre Apple et ses prix prohibitifs. Contre la sonnerie aigre de son réveil.
Yves grogne contre les éboueurs qui n’ont toujours pas enlevé ses poubelles. Contre le chien du voisin qui a compissé sa porte. Contre sa voisine qui a encore passé du Frank Michael à plein régime. A des heures indues. Contre la STIB et ses retards. Contre le mobilier urbain peu pratique. Contre ces bandes de jeunes qui tagguent tout ce qui leur passe sous la bombe. Contre les travaux qui barrent sa rue. Il maugrée contre les cafetiers et leurs parasols qui encombrent les trottoirs.
Yves peste contre la mauvaise foi de son patron. Contre la tenue indécente de la secrétaire. Contre les techniciennes de surface qui ont déplacé ses dossiers. Contre la climatisation qui fait encore des siennes. Contre le repas infect de la cantine. Trop chaud, trop froid, carbonisé. Contre la machine a café qui vole sa monnaie.
Dans le bus, Yves râle contre les lecteurs MP3 qui grésillent. Contre les GSM qui piaillent des sonneries ridicules. Contre ces gens qui jettent leur vie privée aux oreilles de tous. Contre le chauffeur qui roule comme un dératé et freine comme un possédé. Contre tous ces corps qui l’entourent et suent dans des odeurs d’égouts. Contre ces jeunes qui…
Et Yves explose. Contre ce gamin au sourire arrogant qui ne lui cède pas sa place. Un strapontin d’handicapé en plus. Alors qu’Yves traîne sa carcasse aigrie depuis le début de la journée. Yves secoue le gosse dont la casquette brinquebale sous les regards de la foule silencieuse, trop contente de s’offrir un spectacle gratuit avant les actualités du soir et la tambouille de Bobonne. Le gamin tente une explication mais Yves postillonne contre cette jeunesse pourrie, les parents démissionnaires et l’éducation jetée au fossé de cette société malade.
Yves lève l’enfant de force. S’assoit d’autorité. Le gamin tombe. La prothèse qui lui sert de jambe n’a pas tenu.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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3 mai 2010
Bribe #21 - Jacques, 59 ans
Il est transparent, à l’instar de son crâne qu’on distingue sous ses cheveux blancs. C’est pour cette raison qu’il a été choisi, cette faculté qu’il a de passer inaperçu. Personne ne le remarque. Pour sa part, Jacques aime à penser qu’il a été recruté pour son caractère pointilleux, quasi-militaire. Il met un point d’honneur à ce que son travail soit parfait, au grain de poussière près, coupé au cordeau. Même si les clients n’y font pas vraiment attention, l’esprit préoccupé par d’autres pensées.
Tous les outils nécessaires ont été mis à sa disposition. Pour qu’un travail soit exécuté dans les règles de l’art, le matériel ad hoc est exigé. Ce principe est valable pour tous les métiers, du plus humble au plus ambitieux. Il a été intraitable sur le choix de l’équipement, se chargeant lui-même de la liste des courses. Lorsque Jacques ouvre la porte du placard, il trouve son balai-brosse à poils durs planté dans un seau en métal, car le plastique a tendance à se fendiller à l’usage. Mais aussi une serpillière, une raclette et son manche télescopique. Le tout soigneusement rangé près des bidons de savon industriel.
Chaque matin, il remplit le seau d’eau claire et y jette un capuchon de nettoyant. Pendant que la mousse se forme, il dégage le sol à la brosse et vide les poubelles des Kleenex usagés. Il passe l’aspirateur sur le tapis de la scène. Malgré l’interdiction de fumer, il y trouvera probablement un mégot barbouillé de rouge à lèvres. Puis c’est le ballet de la serpillière avec plusieurs seaux d’eau pour rincer. Enfin la raclette, pour sécher le tout. Jacques connaît toutes les ficelles pour faire briller un sol, aussi souillé soit-il. Lorsque les premiers clients arriveront, ils trouveront un environnement propre, nettoyé de frais, à l’odeur de pin.
Après, c’est l’ouverture et la routine de la journée. Gonfler sans cesse la serpillière à l’eau de javel. Le reste est une question de timing, entre les allées et venues des clients, l’utilisation des cabines, la musique qui enfle, les appels lancés au micro et le chuintement incessant des semelles sur le sol. Il faut toujours rester sur le qui vive car tous les membres ne réagissent pas de la même manière. Certains sont plus salissants que d’autres. Et puis les taches ne sont pas toujours visibles, aussi transparentes que Jacques puisse l’être.
Cependant, il est fier de son métier. Jacques est technicien de surface dans un peep show.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
2 mai 2010
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