3 mai 2010

Bribe #21 - Jacques, 59 ans

Il est transparent, à l’instar de son crâne qu’on distingue sous ses cheveux blancs.  C’est pour cette raison qu’il a été choisi, cette faculté qu’il a de passer inaperçu.  Personne ne le remarque.  Pour sa part, Jacques aime à penser qu’il a été recruté pour son caractère pointilleux, quasi-militaire.  Il met un point d’honneur à ce que son travail soit parfait, au grain de poussière près, coupé au cordeau.  Même si les clients n’y font pas vraiment attention, l’esprit préoccupé par d’autres pensées.

Tous les outils nécessaires ont été mis à sa disposition.  Pour qu’un travail soit exécuté dans les règles de l’art, le matériel ad hoc est exigé.  Ce principe est valable pour tous les métiers, du plus humble au plus ambitieux.  Il a été intraitable sur le choix de l’équipement, se chargeant lui-même de la liste des courses.  Lorsque Jacques ouvre la porte du placard, il trouve son balai-brosse à poils durs planté dans un seau en métal, car le plastique a tendance à se fendiller à l’usage.  Mais aussi une serpillière, une raclette et son manche télescopique.  Le tout soigneusement rangé près des bidons de savon industriel.
 
Chaque matin, il remplit le seau d’eau claire et y jette un capuchon de nettoyant.  Pendant que la mousse se forme, il dégage le sol à la brosse et vide les poubelles des Kleenex usagés.  Il passe l’aspirateur sur le tapis de la scène.  Malgré l’interdiction de fumer, il y trouvera probablement un mégot barbouillé de rouge à lèvres.  Puis c’est le ballet de la serpillière avec plusieurs seaux d’eau pour rincer.  Enfin la raclette, pour sécher le tout.  Jacques connaît toutes les ficelles pour faire briller un sol, aussi souillé soit-il.  Lorsque les premiers clients arriveront, ils trouveront un environnement propre, nettoyé de frais, à l’odeur de pin.

Après, c’est l’ouverture et la routine de la journée.  Gonfler sans cesse la serpillière à l’eau de javel.  Le reste est une question de timing, entre les allées et venues des clients, l’utilisation des cabines, la musique qui enfle, les appels lancés au micro et le chuintement incessant des semelles sur le sol.  Il faut toujours rester sur le qui vive car tous les membres ne réagissent pas de la même manière.  Certains sont plus salissants que d’autres.  Et puis les taches ne sont pas toujours visibles, aussi transparentes que Jacques puisse l’être.

Cependant, il est fier de son métier.  Jacques est technicien de surface dans un peep show.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

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