16 juin 2010

Bribe #26 - Jean-François, 44 ans

Jean-François a pris congé cet après-midi.  L’envie de se vautrer dans son fauteuil de lecture, ce vieux machin déglingué en cuir dans lequel on se sent bien.  Le trajet de retour lui a semblé une éternité.  Loi de Murphy oblige, le bus s’est traîné dans la circulation.  Jean-François finit le trajet à la course.  Son attaché case lui bat  les genoux à chaque enjambée.  A quarante-quatre ans, il ressemble encore à un gamin qui sort de l’école un mercredi après-midi.

Jean-François se plante enfin devant sa bibliothèque.  Il allume la liseuse derrière son fauteuil favori.  Il crée une ambiance feutrée en fermant les tentures.  Pour un peu, on se croirait dans un roman de Conan Doyle.  Il manque juste une brume cotonneuse au-dehors.  Jean-François sortirait une vieille pipe d’écume et un verre de cognac avant de tisonner les braises dans la cheminée…  S’il en avait une.

Il passe la main sur les nombreuses tranches cartonnées qui composent son antre de lecture.  Il saisit un livre, le feuillette, se gorge de l’odeur des pages, grappille une phrase, repose l’ouvrage, en saisit un autre.  Le manège se reproduit plusieurs fois.  Jean-François exhume Les Sept Boules de Cristal du rayon BD.  L’album de Tintin a survécu aux multiples déménagements mais porte les traces de ses trente-huit printemps.  Ça fait une éternité qu’il ne l’a pas lu.  Un retour en enfance signifie une agréable mise en bouche.  En ouvrant le livre, un feuillet s’échappe.

Dans un film, une flopée de violons se mettrait à déverser une musique explicite.  Un ralenti découperait le mouvement de la feuille qui glisse sur le sol.  Un voile sombre affecterait le visage de Jean-François.  Une voix off lirait la lettre au spectateur.  Une missive que le Jean-François gamin adresserait au Jean-François adulte, espérant que son moi du futur est heureux, lui demandant si les automobiles ont bien été remplacées par des vaisseaux spatiaux, si sa femme est jolie etc.  Le tout avec des mots d’enfant.  Ses mots à lui.  Jean-François finirait par se servir un verre de cognac, de la buée dans les yeux.  Un très beau plan de cinéma.  Assurément.

Jean-François n’est pas dans un film.  Sur le papier, il est juste écrit cette phrase improbable « Chouchou, n’oublie pas d’acheter du PQ ».  La feuille n’avait pas côtoyé Tournesol et Haddock tout ce temps.  Elle était juste posée sur le fauteuil.  Pour que Jean-François la voie bien.  Une gentille attention de sa femme.  

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

15 juin 2010

Le Strip #19

Bribe #25 - Germaine, 51 ans

Chaque soir, en rentrant chez elle, c’est une routine immuable.  Elle ouvre sa porte, enlève sa veste et l’accroche au portemanteau.  Félix vient ronronner contre ses jambes.  Germaine flatte les poils roux de son chat d’une main aimante.  Pénètre dans la cuisine.  Vide une boîte de Kit & Kat dans l’écuelle, ouvre quelques placards, sort divers ustensiles pour son goûter.

Elle grignote quelques gâteaux secs, fait chauffer de l’eau pour un thé noir.  Pendant que la bouilloire siffle, elle passe ses mains et son visage sous l’eau froide.  Pour effacer le stress de la journée, les notes urgentes à taper, le courrier à envoyer en dernière minute, le repas infect de la cantine et l’humeur massacrante de son patron.  Elle enlève ses vêtements, gorgés de mauvaises toxines.  Revêt un peignoir moelleux et lumineux.  Le bain chaud, ce sera pour ce soir, juste avant de se glisser sous la plume de la couette.  Il faut savoir varier les plaisirs.

Germaine prend le temps de savourer son thé à petites gorgées.  En fermant les yeux.  Le liquide glisse sous la langue et achève de la détendre.  Les volutes lui caressent les joues quand elle penche la tasse vers sa bouche.  Germaine a un petit sourire.  C’est son moment à elle.  L’instant de la journée qui la tient debout.  Celui pour lequel elle a la force de se lever tous les matins.  Celui où elle s’éveille.  Vraiment.  Enfin.

Elle prend place devant la fenêtre, sur ce banc d’écolier qu’elle a récupéré dans une brocante.  Un banc à l’ancienne, loin des arêtes design de l’époque actuelle.  Elle aime le contact du bois chaud, les vieux graffitis tracés au couteau, le trou qui permet de poser une ronde bouteille d’encre.  Comme pour le thé, Germaine pratique le cérémonial de l’écriture.  Elle sort la plume de son étui, dispose la feuille au grammage épais à côté du buvard rose, trempe la plume dans l’encre noire et appelle de ses vœux la muse de la poésie. 

Elle peut rester des heures dans cette position.  A regarder dans le vide malgré les cerisiers en fleur qui égayent sa rue.  A écouter les rouages de son cerveau arrondir les vers, choisir un mot plutôt qu’un autre, polir les phrases.  Un travail d’artisan.  Quand sa pensée devient limpide, elle pose le tranchant de la plume sur le papier et trace en belles rondes :

Depuis que je l’ai vue
Je rêve de ta bite dans mon cul
De ton Tugudu
Qui l’eût cru ?
Que je serais sensible à ton fût
A ta grosse queue moustachue
Tugudu chapeau pointu

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

14 juin 2010

Bribe #24 - Elisée, 24 ans

Elisée regarde les mains de Marc étreindre le volant.  Il a mis ses gants de conduite, ces petites mitaines en cuir troué.  Comme chaque fois, cet accessoire désuet a provoqué chez elle un rire qu’elle a étouffé de la main.  La minute suivante, Marc l’a prise dans ses bras et écrasé ce rire d’un baiser chaud et annonciateur de représailles amoureuses.

Marc fait vrombir le moteur de la décapotable.  Les cheveux d’Elisée s’envolent en un mouvement aérien.  Le foulard qu’elle a noué autour de son cou lui bat les tempes de la douceur d’une plume.  Elle se cambre en arrière, prend une pose de Baby Doll.  Elisée vit dans  un film perpétuel, une Love Story idyllique où tout est parfait, bien rangé, à sa place.

Un beau jour, Elisée a décidé que sa vie serait aussi parfaite qu’un film romantique.  Pour Elisée, chaque geste est savamment pensé, pesé et joué avec une rigueur millimétrique.  Aucune erreur n’est tolérée puisque aucune correction n’est possible au montage.  La première prise est toujours la bonne.  Elisée est toujours impeccable pour les spectateurs fantômes de sa vie.  Quand elle se lève, elle n’a pas la peau fripée ni de grosses valises sous les yeux.  Elisée sent toujours la rose, ne transpire jamais, ne pue pas des pieds.  Le caca d’Elisée ne sent pas mauvais.  De toute façon, Elisée ne fait jamais caca.  Du haut de ses vingt-quatre ans, Elisée n’a jamais été torturée par la hantise d’une silhouette qui s‘épaissit.  Elisée ne mange que des légumes verts et ne boit que de l’eau claire.  Elisée est toujours tirée à quatre épingles.  Ses vêtements sont soigneusement repassés.  Elisée n’a aucun défaut.  Elle porte le masque de la perfection.  Elisée prend des poses à longueur de journée, parle comme si elle déclamait un texte, vit comme un rôle de cinéma.

Elisée a rencontré Marc, l’homme parfait.  Il est beau, athlétique, intelligent.  Et riche.  C’est l’unique héritier d’une grande famille.  Il est aussi idéal qu’Elisée l’a souhaité.  Avec Marc, les balades en voiture ressemblent à de longs plans séquences de La Dolce Vita.  La couleur en plus.  Et les odeurs de pins qui chatouillent les narines.

Mais Marc n’est pas parfait, oh non.  Il n’a pas de mémoire.  Il a encore oublié de réparer les freins de sa voiture.  C’est la dernière chose à laquelle il pense quand la décapotable va s’écraser sur les falaises de calcaire cent mètres plus bas.  Elisée s’en fout.  Elisée sourit.  Elle vit une mort de cinéma.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.