Elisée regarde les mains de Marc étreindre le volant. Il a mis ses gants de conduite, ces petites mitaines en cuir troué. Comme chaque fois, cet accessoire désuet a provoqué chez elle un rire qu’elle a étouffé de la main. La minute suivante, Marc l’a prise dans ses bras et écrasé ce rire d’un baiser chaud et annonciateur de représailles amoureuses.
Marc fait vrombir le moteur de la décapotable. Les cheveux d’Elisée s’envolent en un mouvement aérien. Le foulard qu’elle a noué autour de son cou lui bat les tempes de la douceur d’une plume. Elle se cambre en arrière, prend une pose de Baby Doll. Elisée vit dans un film perpétuel, une Love Story idyllique où tout est parfait, bien rangé, à sa place.
Un beau jour, Elisée a décidé que sa vie serait aussi parfaite qu’un film romantique. Pour Elisée, chaque geste est savamment pensé, pesé et joué avec une rigueur millimétrique. Aucune erreur n’est tolérée puisque aucune correction n’est possible au montage. La première prise est toujours la bonne. Elisée est toujours impeccable pour les spectateurs fantômes de sa vie. Quand elle se lève, elle n’a pas la peau fripée ni de grosses valises sous les yeux. Elisée sent toujours la rose, ne transpire jamais, ne pue pas des pieds. Le caca d’Elisée ne sent pas mauvais. De toute façon, Elisée ne fait jamais caca. Du haut de ses vingt-quatre ans, Elisée n’a jamais été torturée par la hantise d’une silhouette qui s‘épaissit. Elisée ne mange que des légumes verts et ne boit que de l’eau claire. Elisée est toujours tirée à quatre épingles. Ses vêtements sont soigneusement repassés. Elisée n’a aucun défaut. Elle porte le masque de la perfection. Elisée prend des poses à longueur de journée, parle comme si elle déclamait un texte, vit comme un rôle de cinéma.
Elisée a rencontré Marc, l’homme parfait. Il est beau, athlétique, intelligent. Et riche. C’est l’unique héritier d’une grande famille. Il est aussi idéal qu’Elisée l’a souhaité. Avec Marc, les balades en voiture ressemblent à de longs plans séquences de La Dolce Vita. La couleur en plus. Et les odeurs de pins qui chatouillent les narines.
Mais Marc n’est pas parfait, oh non. Il n’a pas de mémoire. Il a encore oublié de réparer les freins de sa voiture. C’est la dernière chose à laquelle il pense quand la décapotable va s’écraser sur les falaises de calcaire cent mètres plus bas. Elisée s’en fout. Elisée sourit. Elle vit une mort de cinéma.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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