15 juin 2010

Bribe #25 - Germaine, 51 ans

Chaque soir, en rentrant chez elle, c’est une routine immuable.  Elle ouvre sa porte, enlève sa veste et l’accroche au portemanteau.  Félix vient ronronner contre ses jambes.  Germaine flatte les poils roux de son chat d’une main aimante.  Pénètre dans la cuisine.  Vide une boîte de Kit & Kat dans l’écuelle, ouvre quelques placards, sort divers ustensiles pour son goûter.

Elle grignote quelques gâteaux secs, fait chauffer de l’eau pour un thé noir.  Pendant que la bouilloire siffle, elle passe ses mains et son visage sous l’eau froide.  Pour effacer le stress de la journée, les notes urgentes à taper, le courrier à envoyer en dernière minute, le repas infect de la cantine et l’humeur massacrante de son patron.  Elle enlève ses vêtements, gorgés de mauvaises toxines.  Revêt un peignoir moelleux et lumineux.  Le bain chaud, ce sera pour ce soir, juste avant de se glisser sous la plume de la couette.  Il faut savoir varier les plaisirs.

Germaine prend le temps de savourer son thé à petites gorgées.  En fermant les yeux.  Le liquide glisse sous la langue et achève de la détendre.  Les volutes lui caressent les joues quand elle penche la tasse vers sa bouche.  Germaine a un petit sourire.  C’est son moment à elle.  L’instant de la journée qui la tient debout.  Celui pour lequel elle a la force de se lever tous les matins.  Celui où elle s’éveille.  Vraiment.  Enfin.

Elle prend place devant la fenêtre, sur ce banc d’écolier qu’elle a récupéré dans une brocante.  Un banc à l’ancienne, loin des arêtes design de l’époque actuelle.  Elle aime le contact du bois chaud, les vieux graffitis tracés au couteau, le trou qui permet de poser une ronde bouteille d’encre.  Comme pour le thé, Germaine pratique le cérémonial de l’écriture.  Elle sort la plume de son étui, dispose la feuille au grammage épais à côté du buvard rose, trempe la plume dans l’encre noire et appelle de ses vœux la muse de la poésie. 

Elle peut rester des heures dans cette position.  A regarder dans le vide malgré les cerisiers en fleur qui égayent sa rue.  A écouter les rouages de son cerveau arrondir les vers, choisir un mot plutôt qu’un autre, polir les phrases.  Un travail d’artisan.  Quand sa pensée devient limpide, elle pose le tranchant de la plume sur le papier et trace en belles rondes :

Depuis que je l’ai vue
Je rêve de ta bite dans mon cul
De ton Tugudu
Qui l’eût cru ?
Que je serais sensible à ton fût
A ta grosse queue moustachue
Tugudu chapeau pointu

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire