Elle lit. Partout. Dans le bus, dans le métro, devant son bol de céréales. Dans son bain, aux toilettes, dans son lit. Elle avale les mots des autres. Droguée aux phrases. Elle a toujours une dose de secours dans son sac, trois bouquins « au cas où ». Elle a pris cette précaution depuis ce jour maudit où elle s’est retrouvée sans rien à se mettre sous les yeux, dans un quartier où aucune librairie n’avait élu domicile Elle a eu l’horrible impression de se retrouver nue. Elle a cru qu’elle allait devenir dingue. Vite une pharmacie pour une boîte d’aspirines ! Pour lire le mode d’emploi. Catherine est une acharnée des caractères d’imprimerie format Arial et Times New Roman.
A vingt-quatre ans, elle lit tout. Avec acharnement. Comme si la vérité du monde se trouvait entre les lignes. Des romans d’espionnage avec force rebondissements, crimes en cols blancs et démarches frauduleuses. Puis un essai philosophique, lourd de mille pages, qui lui siphonnera l’esprit. Elle enchaîne avec un conte pour enfants, vacances à la mer pour synapses fatiguées. Elle s’amuse de l’expérience hippie d’un romancier ayant rejoint, quarante ans plus tard, les rangs du politiquement correct. Elle se brûlera les yeux dans des récits fantastiques, peuplés ici de monstres gluants, là de soucoupes volantes ou encore de barbares musculeux armés de haches sanglantes.
Tous les jours, à sa pause de midi, elle hante le rayon littérature de la Fnac, les étagères poussiéreuses des bouquinistes, les rangées encombrées de magazines des points presse. Les journaux, elle les grignote comme on mange une friandise. Mais l’essentiel de ses repas est constitué de livres épais qui déforment ses vestes et déchirent les poches de son sac.
Le bus est son endroit de prédilection pour la lecture. Ca la berce. Même aux heures de pointe. Elle s’isole des bruits autour d’elle, se crée une bulle de silence. Les seuls sons qu’elle perçoit sont ceux que l’écrivain lui propose au détour d’une page. Aujourd’hui, elle se repaît d’une histoire d’amour. Récit de rencontres improbables entre deux mondes qui ne se côtoient pas. Elle s’immerge dans ces destins extraordinaires qu’elle envie secrètement. Sous les frisettes de ses cheveux, elle ne remarque pas ce jeune homme qui la regarde. Il n’ose l’aborder. Elle est inaccessible, son joli visage toujours plongé entre deux pages. Catherine ne le voit pas Et ne le verra probablement jamais.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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