27 avril 2010

Bribe #18 - Zita, 63 ans

Les coups de feu éclatent.  Zita court, pliant son corps en deux.  Les balles crépitent et creusent des sillons dans le goudron de la route.  La gamine file comme un lapin sauvage, bondissant à la seule force de ses jambes d’enfant.  Les forces allemandes investissent son village.  Sous le soleil brillant comme une lame, les tanks sont arrivés dans un fracas épouvantable.  Le père Sommier l’a renvoyé se réfugier chez elle.  Une course échevelée de quatre kilomètres, traversant champs et prairies.  Pour se retrouver là, coincée dans l’impasse Saint-Georges, le visage suant de poussière.  Dans la folie de sa fuite, elle a raté l’embranchement de la rue Astrid, qui l’aurait amenée directement au refuge de la grange Devroux.  Aucune échappatoire.  A six ans, Zita comprend, avec la fulgurance d’un adulte, que sa dernière heure est arrivée.  Lorsqu’elle entend la rafale de mitraillette, l’enfant se prend le visage à deux mains comme si ce seul geste pouvait la sauver d’une mort certaine.  Les sifflements écorchent les tympans de ses oreilles.  Puis le silence.  Assourdissant.  Zita ouvre les yeux.  Regarde ses mains noires de suie.  Se retourne.  La forme de son corps est décalquée sur le mur derrière elle, comme si les cartouches avaient dessiné son ombre mortelle.  Deux Ex Machina.  Même si Zita ne connaît pas encore ce terme.

Cinquante-sept ans plus tard, le deux août 2000, Zita repose dans son lit, affaiblie par la maladie.  D’une main aimante, sa fille lui passe un linge humide sur le front.  Seul le candélabre éclaire la chambre.  Dans la famille de Zita, on écarte la mort à la lueur des bougies.  Le vieux médecin injecte une dose de morphine qui dépose un voile d’apaisement sur le corps décharné.  Zita respire difficilement.  Ses poumons se remplissent d’eau mais elle ne s’en rend même plus compte.  Zita murmure « Les Allemands, les Allemands » d’une voix étranglée.  Dans ses yeux, ne subsiste que ce souvenir d’été, lorsqu’elle courait dans les herbes folles, la mort aux trousses.  Comme à six ans, Zita rate l’embranchement de la rue Astrid.  Comme à six ans, elle se retrouve coincée dans l’impasse Saint-Georges.  A cinquante-sept d’ans d’intervalle, Zita revit l’événement qui a marqué sa vie au fer rouge.  En un écho douloureux, la frêle femme et l’enfant de six ans se tiennent le visage entre les mains.  Dans un instant, le cancer qui la ronge tirera ses propres cartouches.  Mais lui, il ne la ratera pas…

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

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