26 avril 2010

Bribe #17 - Alida, 46 ans

Il n’a pas pu oser.  La phrase, pourtant, se love dans son oreille, comme un chat qui prend ses aises sur un divan.  Comme les basses de la musique, les mots tournent en boucle dans son tympan.

- Tu es mon troisième pou de la soirée.

Exécrable petit con.  Il lève un bras victorieux vers ses copains qui chahutent derrière le bar.  Il va frimer toute la nuit.  Sale petit con.

Elle s’est préparée longuement, choisissant chaque pièce de sa tenue avec soin.  Ce pull soyeux.  Cette paire de bas.  Cette jupe fendue.  Cette culotte légèrement affriolante.  Mais pas trop.  On ne sait jamais.  Ces hauts talons sur lesquels ses mollets frémissent.  Ce collier discret.  Pendant de longues minutes, elle s’est maquillée. Et démaquillée.  Le maquillage, c’est une recette de cuisine.  Chaque ingrédient doit être dosé avec une minutie maniaque pour éviter le plat immangeable, trop cuit ou trop salé.  Elle a réussi à camoufler ses quelques cheveux gris.  A quarante-six ans, sa poitrine a une légère tendance à subir l’attraction terrestre.  Elle fera illusion, grâce à un soutien Push Up et à l’éclairage de la discothèque.

Elle se retrouve sous le feu des spots, dans l’ambiance enfumée et joyeuse des fêtards du week-end, à siroter un whisky coca tiède qui l’aidera peut-être à calmer cette électricité qu’elle ressent en elle, comme quand elle avait vingt ans.  La musique est assourdissante.   Comment les jeunes arrivent-ils à se comprendre dans cette cacophonie ? Elle a beaucoup de mal à commander sa boisson. 

Puis, elle se sent observée.  Ce jeune homme de l’autre côté du bar la regarde ostensiblement.  Il a une lippe boudeuse et souriante à la fois, ce qui lui donne un petit air canaille absolument adorable.  Il l’aborde.  Elle comprend enfin comment se faire entendre, en parlant très près de l’oreille, ce qui favorise les rapprochements et les contacts délicats de la paume sur l’épaule.  Elle ne se souvient pas de ce qu’il lui dit, enivrée par le whisky et  le bruit de la musique.  Il l’embrasse.  Palpe son corps.  Passe sa main sous son pull.  Et la crucifie en une phrase.

- Tu es mon troisième pou de la soirée.

Il rit encore, le bras levé, sous les applaudissements de ses camarades de beuverie.  D’un geste, elle lui agrippe le bas ventre et applique une torsion vengeresse sur ses testicules.  La bouche du gamin s’étire en un O silencieux.  La torture durera le temps qu’il faudra.   Le temps qu’elle a mis pour s’habiller ce soir.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo. 

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