22 avril 2010

Bribe #14 - Alexandre, 56 ans

Alexandre a porté son dévolu sur la Ford Mustang.  Il a accroché les plaques Z et s’est assis derrière le volant.  A tourné la clé de contact et fait vrombir le moteur.  C’est tout de même la classe de vendre des voitures.  Pas de la japonaise en carton.  Du gros volume.  De la carrosserie blindée.  Comme il aime le dire, avec un large sourire, il ne vend que des véhicules qui ont du coffre sous le capot.  Il aime les tester.  Comme ce Hummer démesuré.   Il avait ressenti cette impression de puissance que seuls les routiers, les tankistes et les grutiers doivent apprécier du haut de leurs engins respectifs.  Dans sa vie comme au travail, Alexandre ne fait jamais dans la demi-mesure.

Il est huit heures du matin lorsque la gomme de la Mustang caresse le boulevard Reyers.  Alexandre aime les heures de pointe, son péché mignon, au contraire des autres travailleurs.  Tout ce monde pour l’admirer, lui et sa voiture.  Il n’a pas besoin du hurlement d’une sono et d’une vitre ouverte pour se faire remarquer.  La courbe de la Mustang suffit pour accrocher le regard du passant encore dans les limbes d’une nuit trop courte.  A cinquante-six ans, Alexandre porte encore beau.  Ses cheveux gris, son costume de bonne coupe, ses lunettes de soleil et sa voiture rutilante affolent les sens des mères de famille.  Il le voit dans leurs yeux.  Il leur apporte du rêve de matinée.  Cette sensation l’excite autant qu’un rapport intime.  Il ressent toute cette chaleur d’envie au plus profond de lui-même.  Tout autant que la jalousie masculine.  Le conducteur d’une antique Renault 5 le regarde de travers au feu rouge de la chaussée de Louvain.  Alexandre le flingue avec un sourire Ultra Brite.  Renault 5 démarre dans un nuage de fumée noire.  Mustang et Alexandre glissent sur le bitume.

Pourtant, au feu suivant, la belle mécanique se grippe.  Alexandre rate son embrayage.  La Ford hoquète dans un sursaut et tamponne sèchement un landau qu’une jeune maman poussait dans les clous.  Du sang coule dans le matin blême.  Matin qu’Alexandre ne discerne même plus au travers de ses Ray Ban.  La roue du landau tourne et grince.  Des badauds s’arrêtent.  Leurs regards ne reflètent plus que la rage et l’incompréhension.  Sur le boulevard, un bébé se vide de son souffle.  Le vendeur de voitures ne bouge pas.  Il relance le moteur.  Alexandre ne fait jamais dans la demi-mesure.  Il accélère et tue trois piétons de plus dans un hurlement de pneus.

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