Georges tourne le papier à cigarettes entre ses doigts experts. Quelques grains de tabac tombent sur son clavier mais il n’y prête guère attention. D’un coup de salive, il clôture sa cigarette de cowboy, se la fiche au coin des lèvres et l’allume d’un coup de souffre. Il crache la première bouffée tabagique en regardant la page Word désespérément vide. Pour un peu, il regretterait presque le temps où la fumée de ses cigarettes sentait le fenouil…
Cela fait quelques semaines qu’il tapote ses micro nouvelles au bureau, entre deux dossiers. Sa petite pause intellectuelle de la journée. Volée en douceur à ses employeurs. Son remue-méninges à lui puisqu’il s’impose plusieurs contraintes, comme aux beaux jours de l’OuLiPo. Le cahier des charges exige un texte de deux mille quatre cent cinquante caractères. Pourquoi ce nombre et pas un autre ? Pourquoi pas… L’histoire doit s’attarder sur un seul personnage dont le prénom est déterminé par le saint du jour. Pour l’âge du héros, un jet de deux dés à six faces. Pour ce faire, il passe par un site Internet pour éviter de faire claquer le bois des dés sur son bureau et mettre la puce à l’oreille de ses collègues.
Ultime contrainte, sa compagne lui impose trois mots à placer dans le flux des phrases. L’ironie veut souvent que les substantifs lui arrivent par mail alors que l’essentiel de son histoire a déjà été martelé sur les touches du clavier. Sa femme a l’attitude d’un chat espiègle, lui proposant des mots improbables. L’inspiration de Georges est égratignée par ces coups de griffe amoureux.
La micro nouvelle peut avoir une chute (c’est mieux) mais pas nécessairement (ce n’est pas grave). Elle détaille une situation, un moment de vie, un bout d’histoire découpé dans le vif du quotidien. Il a appelé ça Les Bribes. Il avait hésité entre Croquis, Brouillons voire Scraboutcha. Ce furent Les Bribes. Le soir, le tout est balancé sur son blog, suscitant parfois des commentaires sur la qualité de ce travail.
Aujourd’hui, c’était la Saint-Georges. Quarante-quatre ans au compteur de sa vie de futur personnage de papier. Au bureau, l’écrivain en herbe cale. Le nom de plume a rejoint le nom de fiction, créant un conflit d’inspiration. Au final, Georges se retrouve chez lui sans avoir réussi à se dépêtrer de cette situation inattendue, fumant cigarette sur cigarette.
Georges décide de raconter ses problèmes d’inspiration. La réalité rejoint enfin la fiction.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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