Emma vit dans un village reculé dont plus personne ne se souvient. Un hameau figé dans le temps. Loin des nouvelles technologies, du stress, du bruit et de la pollution. Dans ce monde, même les avions semblent éviter de passer au-dessus des têtes. Ici, la modernité n’a jamais écorché les habitudes. Emma jette elle-même le grain à ses quelques poules. Elle se balade dans les bois pour relever les collets posés la veille et amasser quelques fagots. Elle confectionne son pain, fait pousser des tomates, quelques pommes de terre et des haricots. Elle cueille des baies et se désaltère à l’eau de son puits. Elle chauffe sa cabane au feu de bois. L’été, elle prend le frais le long de la rivière, à l’abri d’un arbre. Au loin, elle voit parfois un vélo qui passe. Pour un peu, dans ce monde ancestral, le ciel arborerait des reflets sépia.
A cinquante-deux ans, Emma en paraît quatre-vingts. Son visage est un entrelacs de rides, de crevasses, de poireaux, de boutons et de cicatrices. Sa peau est la carte géographique de sa vie. Son corps est en souffrance perpétuelle. Son dos est voûté. Tout le poids du monde lui écrase les épaules. Pour un peu, elle aurait été bossue. Lorsqu’elle respire, un sifflement s’échappe de ses poumons. Elle est poitrinaire. Le ciel semble s’être acharné sur son destin. Pourtant, ses lèvres craquelées aiment à sourire sur de maigres chicots. Dans un plissement de paupières, des yeux malicieux et rieurs observent les alentours. Emma est cette silhouette vêtue de noir qui hante les forêts.
Pour rien au monde, Emma ne quitterait son petit coin de terre. Entre chien et loup, elle aime s’asseoir sur son banc, juste devant la cabane. Un banc que feu son père a taillé dans un tronc d’arbre. Un banc que les cuisses sèches d’Emma ont poli au cours des années. Alors que la nuit tombe et que le ciel hésite entre le parme, l’orange et le noir, Emma se coupe une pomme au fil d’un Opinel. Elle ne craint pas la coupure tant ses mains sont rugueuses de corne. Les premières étoiles apparaissent et Emma pousse un soupir de contentement.
Au loin, elle ne distingue pas encore la procession des torches qui s’avance. Le silence est de mise parmi les porteurs de flamme. C’est un village reculé dont plus personne ne se souvient. Loin des nouvelles technologies, du stress, du bruit et de la pollution. Ici, pour les sorcières comme Emma, la seule solution c’est de les rôtir au bûcher.
Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.
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