23 mars 2010

Bribe #1 - Victorien, 24 ans

Aujourd’hui,  Victorien passe un entretien d’embauche.  Il est nerveux.  Mais par pour les raisons que l’on pourrait imaginer.  Le CV de Victorien est en béton armé, son parcours scolaire a été exemplaire.  Il vient de terminer des études d’ingénieur industriel avec mention très bien.  De ce côté-là, Victorien n’a rien à craindre.  Il a aussi soigné son apparence, mis son plus beau costume et brossé ses cheveux avec élégance.  Non, sa nervosité ne vient pas de ces considérations accessoires.  Victorien, jeune homme de 24 ans, déteste Victorien, le prénom que ses parents lui ont choisi à sa naissance.   Victor ça va encore, c’est ce « rien » à la fin du prénom qui le mine.  Victor est un prisonnier à vie qui traîne un « rien » comme un boulet.  On n’a jamais vu de Raymondrien ou de Jeanrien ni même de Yvesrien.  Ca n’a aucun sens, aucune beauté en soi.  Il y a des prénoms comme ça, qui inspirent un certain sentiment rien qu’en le prononçant.  On a du mal à imaginer un Tristant qui ne soit pas triste.  Dans Hélène, il y a haine et même hell, enfer en anglais.  Ça fait beaucoup pour un seul prénom.  Victorien lutte donc contre ce rien qui lui empoisonne la vie.  En réaction, il a tout fait pour qu’un « tout » supplante ce « rien » dont il se croit maudit.  Pour Victorien, rien n’est impossible, tout est envisageable.  Pourtant, il aurait pu succomber à la facilité.  Avec rien, on se laisse aller à la punk attitude et on balance No Future à la face du monde.  Pour Victorien, il n’en était pas question.  Il a poursuivi ses études avec succès et s’est engagé dans des actions altruistes, que ce soit porter les emplettes de son voisin grabataire ou vendre des autocollants pour une bonne œuvre.  Victorien devrait donc être blindé contre son prénom, il devrait en avoir l’habitude.  Mais le naturel revient vite au galop.  Dès qu’une personne l’interpelle et appuie inconsciemment sur ce rien qui le termine et le mine, Victorien a des frissons dans le dos comme si son interlocuteur lui avait craché « Vous n’êtes rien ! » en pleine figure.  Victorien craint ces moments où l’on prononce son prénom en public.  Une salle d’attente est le lieu par excellence où son cœur s’emballe et ses pores se contractent.  Dans quelques minutes, la porte va s’ouvrir.  La personne des Ressources Humaines fera quelques pas et appellera Victorien par son nom et son  prénom.  Victorien aura beau lutter.  Il n’entendra rien.  Et rien d’autre.

 Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

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