12 avril 2010

Bribe #10 - Jules, 45 ans

Jules écarte la queue de Marguerite comme il écarterait une simple mouche.  Il n’a même plus conscience de son geste, comme ces mouvements mille fois répétés qu’on est bien incapable d’expliquer.  Dans la bonne odeur de foin que Marguerite rumine de sa mâchoire imposante, Jules empoigne les pis de la vache.  Il ne veut pas entendre parler de ces trayeuses électriques modernes.  Il trait Marguerite à la main, comme son père le lui a appris, et son grand-père avant lui.  De toute façon, quel est l’intérêt d’acheter un procédé mécanique quand on ne possède qu’un animal comme troupeau ?  Assis sur son tabouret à trois pieds, Jules fait gicler le lait dans un seau métallique.  Les pis se libèrent et les yeux humides de l’animal l’observent comme ils regardent passer le train. 

Sa besogne terminée, Jules attrape le seau et tapote amicalement la tête de Marguerite, juste entre les deux oreilles, comme s’il caressait un chien.  Il transvase le liquide blanc dans une antique cruche métallisée, la même qu’il utilise depuis qu’il porte des culottes courtes.  C’est maintenant la partie la plus ardue de la journée, le trajet qui le sépare de la maison de son ami Emile.  Chaque matin, c’est avec lui qu’il déjeune de grosses tartines beurrées, de café brûlant et d’un verre de lait fraîchement tiré de Marguerite.  Ce n’est pas bien loin mais avec les cailloux du sentier, on a vite fait de verser dans le fossé.

Jules enfourche son vélo et accroche la cruche à la poignée droite de son guidon.  Il a déjà essayé  d’arrimer le pot sur son porte-bagages, avec un système complexe de tendeurs, mais à peine la bécane en mouvement que les élastiques ont lâché, l’envoyant lui et le lait valdinguer dans l’auge de Marguerite.

Jules est un phénomène dans son bourg.  Un paysan à l’ancienne qui porte sabots aux pieds et une éternelle cigarette roulée au coin des lèvres.  Tellement connu qu’une équipe de télévision lui a proposé de participer à une émission pour trouver l’amour.  Jules les a envoyés péter.  Une femme ?  Et puis quoi encore !  Ils ne l’ont pas lâché pour autant.  Ces sagouins le filment à la dérobée, pensant qu’il ne les voit pas avec leur grosse caméra ridicule.  Les voilà encore, planqués derrière un buisson devant la maison d’Emile.  En arrivant à leur hauteur, Jules balance la cruche métallique d’un mouvement ample.  La caméra explose en bouts de plastique et ferraille inutile. 

Emile et lui boiront du lait battu ce matin.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

2 avril 2010

Bribe #9 - Sandrine, 12 ans

Ca a été un combat de haute lutte mais l’acharnement a fini par payer.  Sandrine pourra rester seule à la maison ce soir.  Elle a 12 ans tout de même !  Elle n’est plus un bébé !  Quand Papa et maman ont reçu cette invitation pour un vernissage, ils voulaient que Clarisse vienne encore la garder.  Sandrine aime beaucoup sa baby-sitter, ce n’est pas le problème, mais elle a envie d’acquérir un minimum d’indépendance.  Et cette soirée passée seule est une belle manière de l’affirmer.  Quand Papa lui a annoncé la bonne nouvelle, elle a eu un petit regard triomphal, histoire de marquer le coup.

Les parents viennent de partir et Sandrine regarde le salon vide qui sera SON territoire pour un soir.  Évidemment, ils lui ont répété cent fois de bien faire attention, de n’ouvrir à personne, de ne pas aller dormir trop tard même si c’est samedi demain.  En cas de besoin, Sandrine a toujours les numéros des parents encodés dans son Nokia rose.

Sandrine se jette dans le divan et allume la télévision.  Au programme de cette soirée en solitaire : Ratatouille pour la 101e fois.  C’est bien simple, le Blu-Ray n’a pas quitté la platine de lecture depuis que Mamy le lui a offert pour son anniversaire.  Ah oui, avant de lancer les aventures du rat cuisinier, ne pas oublier d’allumer le four pour la pizza.  Si elle a bien calculé le temps de cuisson en regardant le carton d’emballage, elle devra mettre la pizza dans dix minutes et elle pourra la manger au moment où Ratatouille se retrouve coincé dans le restaurant.  Sandrine enclenche le four, sort la pizza sur le plan de travail de la cuisine et jette consciencieusement l’emballage dans la poubelle de recyclage carton.  

Vingt-cinq minutes de sourires animés plus tard, Sandrine revient dans la cuisine et observe sa pizza par la vitre du four.  Le pepperonni frémit.  Ses calculs étaient donc justes.  Avec des gestes lents et précautionneux, les mains armées de maniques en forme de koalas, Sandrine récupère la pizza fumante.  Elle la pose avec délicatesse sur une assiette et la découpe avec la roulette spéciale comme Maman le lui a appris.  Elle se dit que ses parents seront fiers d’elle.  La cuisine est impeccable et elle fera bien attention de ne laisser aucune miette sur le divan quand elle croquera à pleines dents dans la croûte de la pizza.

Quand Papa et Maman sont revenus du vernissage, ils ont trouvé la maison en cendres.  Leur idiote de fille avait oublié d’éteindre le four.

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1 avril 2010

Bribe #8 - Huguette, 33 ans

- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.

Depuis ce matin, c’est avec cette phrase qu’Huguette salue ses clients, entre la vente d’un Siné Hebdo, « l’hebdo qui chie dans la colle et les bégonias », celle d’un Femme actuelle qui titre sur « le retour de la mode des spartiates » voire un Cuisine, ma passion qui table sur une recette de coulis de framboises.  Libraire, c’est un métier polyvalent.  On touche à tous les corps de métiers.

- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- A vous aussi.
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire à Huguette.  Elle fête ses 33 printemps.  Le seul à lui avoir souhaité un joyeux anniversaire c’est Raoul, son fournisseur en sucreries :

- Trente-trois ans, Huguette !  Rends-toi compte, l’âge du Christ !

Elle a failli lui dire que trente-trois ans c’est l’âge du Christ EN CROIX.  Qu’avant d’avoir 33 balais, le fils de Dieu avait eu 15, 16, 30 ans.   Que donc, elle avait DEJA eu l’âge du Christ avant d’avoir 33 ans.  Que c’était une question de logique, de grammaire et d’orthographe.  Mais elle n’a pas eu le cœur de le faire remarquer à Raoul.  Il n’aurait pas compris.  Et puis il lui a claqué deux bises humides sur les joues, en la chatouillant avec ses grosses moustaches à la Max Meynier.  Elle fond à chaque fois devant tant de gentillesse brute.  Il lui a même glissé un paquet d’ours en gomme dans la paume, comme si elle avait 12 ans.  Il lui a fait un clin d’œil taquin, est remonté dans sa camionnette et lui a fait un signe de la main en démarrant.

- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.

Comme tous les jours, elle est debout depuis 4 heures ce matin.  Elle a réceptionné et classé les journaux puis les magazines, ouvert des fardes de cigarette et rangé les paquets de bonbons.  Ouvert la porte et ça a été le rush habituel du matin, les gazettes prises d’assaut, Madame Vignon qui vient faire son Lotto alors qu’elle pourrait le faire tranquillement l’après-midi puisqu’elle est retraitée.  Voilà ce jeune homme coiffé comme Elvis qui vient chercher son magazine de rock.  Un ouvrier en bleu de travail qui vient s’approvisionner en cigarettes sans filtre.  Ses clients, habitués ou non.

- Bonne journée et bonnes vacances de Pâques.
- Pareillement
- Oh, elles seront bonnes, elles seront bonnes.

C’est vrai qu’elles seront bonnes ces vacances.  Direction l’hôpital.  Huguette commence une chimiothérapie.  Elle a le cancer.  Joyeuses Pâques.


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31 mars 2010

Bribe #7 - Benjamin, 15 ans

Le meilleur endroit pour la fauche ça reste les gares aux heures de pointe.  Le matin, quand ils traversent la salle des pas perdus, les navetteurs ont déjà la tête au bureau, le soir, ils ne pensent qu’à leurs pantoufles.  On peut donc y aller tranquille, glisser sa main dans une veste, un sac, un pardessus.  Il faut dire que Benjamin a été verni par la nature.  Il a des mains fines, des mains de pianiste comme dirait son grognon de père.  Benjamin aurait pu se lancer dans l’interprétation de Mozart ou de Bach mais pickpocket au final, ça demande autant de précision.  Il s’est entraîné de longues heures avec des mannequins équipés de clochettes.  Il a beaucoup tâtonné avant de trouver le coup de main mais une fois acquis, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Prochaine cible : ce type chicos en train de fumer sa clope à l’entrée de la gare.  D’habitude, il évite les fumeurs, trop statiques et difficiles d’accès, mais le gars est vraiment absorbé par ses pensées.  Benjamin passe à côté de lui et pfouit, un portefeuille change de propriétaire.  Vite fait bien fait, j’tembrouille, pas d’accroc, pas de scandale.  Direction le Parc Royal pour estimer le butin.

Benjamin trouve un banc reculé  à l’abri des regards et commence l’inspection du portefeuille.  Bonne pioche.  Deux cents euros en liquide.  Deux cartes de crédit.  Ca devrait dérider le paternel.  Une fois les liquidités empochées, Benjamin passe à la récréation : les effets personnels.  Une carte d’identité et des cartes de visite au nom d’Humbert Rivarol.  Un ticket de train en première classe.  Une photo de la petite famille.  Et puis, cachée dans un recoin du portefeuille, une lettre pliée en quatre.  Benjamin ouvre le papier et une photo tombe de la pliure.  Osée la photo.  Avec renforts de cuir et de chaînes, de poils rasés, de nichons gonflés à l’hélium et un godemiché bien placé.  Osée aussi la lettre.  Avec un vocabulaire fleuri qui oscille entre le « Humbert mon amour », « ton chibre qui ne ramollit jamais » et « ton pouce dans mon fion ».  Un vrai poème.  En comparant la photo de famille avec celle de la nudiste, Benjamin se rend compte qu’Humbert mène une double vie.  L’adolescent ne se voit pas maître chanteur.  Rapportons lettre et photo au domicile de Rivarol, ce n’est pas loin.  Directement dans les mains de madame, c’est plus sûr que la poste.

On a beau être altruiste, c’est quand même beaucoup plus marrant de foutre la merde. 


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30 mars 2010

Bribe #6 - Amédée, 14 ans

Aujourd’hui c’est dimanche, jour du Seigneur.  Comme tous les dimanches, Amédée assiste à la messe.  Amédée est enfant de chœur depuis quatre ans déjà. Il aime participer à la cérémonie liturgique de sa paroisse.  Apporter le pain et le vin au Père Desmond.  Son ami Bertrand aime le taquiner là-dessus.  Pour lui, du pain et du pinard sans sauciflard ce n’est pas vraiment un casse-dalle.  Bertrand adore jouer le mécréant. 

Le père Desmond lève le pain et le vin dans la lumière.  Il les bénit.  Le pain et le vin deviennent alors le corps et le sang du Christ.  C’est le mystère de la communion.  Bertrand, toujours lui, prétend qu’il y a un truc, que Desmond c’est le fils de Gérard Majax ou de David Copperfield.  Mais Amédée n’en a cure.  Il pardonne Bertrand.  Il sait que ce n’est pas méchant, que c’est juste pour le titiller.  De toute façon, c’est dans sa nature à Amédée de pardonner.  Depuis qu’il est tout petit, son existence est rythmée par les préceptes catholiques.  A 14 ans, il sait déjà ce que sera sa vie.  Il sera prêtre.  Il s’est renseigné auprès de l’abbé Desmond, sur le séminaire, la vie de prêtre, les obligations de pauvreté et d’abstinence.  Cela ne l’effraie pas, bien au contraire.  L’existence d’Amédée sera entièrement consacrée à Dieu.  Il sera toujours disponible pour autrui.  Quand Bertrand lui demande comment ça lui est venu, Amédée doit réfléchir.  Il n’a pas eu une illumination en sortant de l’école.  Le ciel ne s’est pas ouvert devant lui avec des effets de lumière comme dans un film de science-fiction.  La Vierge Marie ne lui est pas apparue dans une grotte.  De toute façon, Amédée habite en ville.  Les grottes se font rares entre les parcmètres et les bouches d’égout.  Ca peut paraître idiot mais sa vocation est née tout bêtement, en regardant sa grand-mère qui tricotait une écharpe pour l’hiver.  Il a ressenti une béatitude qu’il n’avait jamais ressentie auparavant.  Il s'est laissé bercer par la voix de mamy, entre l’odeur du chocolat chaud et du pain beurré.  Entre le bonheur de l’enfance encore présente et les aspirations futures qui l’attendaient.  Un syndrome de Peter Pan conscient.  Garder son âme d’enfant au service des autres et de Dieu.  Il sait qu’il n’aura pas beaucoup de difficultés à garder cette âme d’enfant.  Les rapports entre le monde ecclésiastique et  celui de l’enfance sont très étroits.  Le père Desmond lui a montré comment.  C’est vrai que c’est très étroit.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.