18 avril 2010

Bribe #12 - Parfait, 55 ans

La pluie s’écrase en taches brunes sur son imper mastic.  Une goutte éteint sa cigarette dans un grésillement tandis que les réverbères trouent la nuit.  Franchement plus de son âge toutes ces conneries.  Parfait s’abrite sous une porte cochère et grille sa trentième Pall Mall dans un claquement de Zippo.  Un rapide coup de flasque derrière la cravate pour étouffer la toux et le voilà reparti comme en quarante.  Toujours rien de l’autre côté de la rue.  Calme plat.  RAS.

Saleté de filature qui se traîne depuis des plombes.  Pas facile à suivre le Deschanel.  Un homme pressé ce type.  Des rendez-vous affairés aux quatre coins de la ville, un gueuleton entrée-plat-dessert-pousse-café à la Marmite d’Argent et une partie de tennis au country club pour faire passer le tout.  Avec sa paire de jumelles, Parfait a vu que Deschanel se payait même une petite séance de sauna pour éliminer les toxines.  Pas de femme.  Pas encore.

Pendant que sa proie suait à gros bouillons, Parfait attendait.  Dans sa vieille Peugeot qui pue la clope froide et le kebab graisseux.  A s’enfiler des sucettes à cancer.  A se gratter l’oreille d’un auriculaire distrait.  A écouter pour la centième fois cette vieille cassette de Dire Straits.  Qui finira par bien par lâcher un jour.  Qui finira par niquer définitivement son auto radio.

Finalement, Deschanel s’était engouffré dans sa Porsche Cayenne et la filoche avait repris.  Aussi prévisible qu’une comédie américaine.  Trois heures plus tard, Parfait attend le bon vouloir de sa proie, tapi à l’ombre d’une porte cochère, serrant dans sa poche un appareil photo numérique, seule concession de sa part à la modernité.  En ligne de mire une maison de maître qui doit bien engloutir cent fois la superficie de sa chambre.

Parfait n’est même pas étonné quand Deschanel finit par sortir, une blonde platine collée à son bras.  Le numérique shoote la plantureuse et les bisous baveux qu’elle oblitère dans le cou de l’infidèle.  Parfait immortalise la main de Deschanel qui se perd sous la jupe de cuir avant de sauter dans le poivre de la Porsche.  Mission accomplie avec un jeu de mots pourri pour la route.

Demain, Parfait glissera les clichés sous le nez de Madame Deschanel.  L’officielle.  Le paradoxe des femmes trompées qui veulent tout savoir même si ça fait souffrir.  Des larmes de rimmel couleront et Parfait tendra une boîte de Kleenex.

Ce n’est pas facile d’être personnage dans un mauvais roman policier.


Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

15 avril 2010

Bribe #11 - Paterne, 36 ans

La corde est accrochée à la grosse poutre du salon.  Salon, faut bien comprendre : la pièce sert à la fois de chambre, de cuisine et de living et de bureau.  Les toilettes et la douche, c’est sur le palier, merci bonsoir.  Mais bon, c’est le seul endroit où le proprio ne s’est pas foutu de sa gueule en entendant son prénom.  Paterne.  Mais qu’est-ce qui a pris à ses parents ?  Qui va appeler son fils Paterne ?  Il ne le saura jamais.  Ses vieux ont eu la bonne idée de mourir dans un accident de voiture quand il avait deux ans.  Aussi sec, il s’est retrouvé à l’orphelinat et les ennuis ont commencé.
 
Dans cet endroit de malheur, Paterne s’est mangé tous les quolibets que son patronyme pouvait engendrer : « Tu n’es pas terne ».  « Il y a le pas terne et le mat terne.  T’as une tête de confiture ».   Ses tortionnaires dérivaient même dans les méandres de l’à peu près.  Avec l’accident nucléaire russe, on était passé à  « Paternobyle », « Papamobile » (par extension) et même à « Playmobil » !  L’imagination enfantine semblait sans limites.  Sous chaque saillie verbale, Paterne encaissait comme un boxeur dans le coin du ring.  Solitaire, il haïssait son prénom et ses parents pour cet héritage pathétique qu’il lui avait légué.
 
Avec l’âge, Paterne a essayé de comprendre l’origine de ce dénominatif honni.  Le Petit Robert ne l’éclaira pas.  « Paterne : Vieilli.  Qui montre ou affecte une bonhomie doucereuse ».  Et le voilà vieilli en prime.  La langue anglaise finissant même par l’achever avec un « Pattern : Modèle simplifié d'une structure, en sciences humaines ».  Vieux et simple.  Prend ça dans les dents !
 
Les filles, n’en parlons même pas.  Il a bien essayé d’en aborder quelques-unes mais elles finissent par lui briser le cœur quand elles se mettent à pouffer nerveusement.
 
Il a bien pensé à changer de prénom mais toutes ces démarches administratives sont fastidieuses et vaines.  Comme le disent les personnes qui ont été obèses un jour, « on reste obèse toujours ».  Même si régime il y a.  Paterne il est, Paterne il restera.
 
Les frustrations ont fini par éroder sa patience.  Il monte sur le tabouret, glisse son cou dans le nœud  de la corde et se demande s’il doit réciter une prière.  Un petit Pater Noster peut-être ?  Paternoster ?  La voilà sa destinée !  Merci, ô parents éclairés !  Il sera…
 
Tout à sa joie, il glisse du tabouret.  La corde lui brise le cou et Paterne meurt.  Aussi inutilement qu’il a vécu.


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12 avril 2010

Bribe #10 - Jules, 45 ans

Jules écarte la queue de Marguerite comme il écarterait une simple mouche.  Il n’a même plus conscience de son geste, comme ces mouvements mille fois répétés qu’on est bien incapable d’expliquer.  Dans la bonne odeur de foin que Marguerite rumine de sa mâchoire imposante, Jules empoigne les pis de la vache.  Il ne veut pas entendre parler de ces trayeuses électriques modernes.  Il trait Marguerite à la main, comme son père le lui a appris, et son grand-père avant lui.  De toute façon, quel est l’intérêt d’acheter un procédé mécanique quand on ne possède qu’un animal comme troupeau ?  Assis sur son tabouret à trois pieds, Jules fait gicler le lait dans un seau métallique.  Les pis se libèrent et les yeux humides de l’animal l’observent comme ils regardent passer le train. 

Sa besogne terminée, Jules attrape le seau et tapote amicalement la tête de Marguerite, juste entre les deux oreilles, comme s’il caressait un chien.  Il transvase le liquide blanc dans une antique cruche métallisée, la même qu’il utilise depuis qu’il porte des culottes courtes.  C’est maintenant la partie la plus ardue de la journée, le trajet qui le sépare de la maison de son ami Emile.  Chaque matin, c’est avec lui qu’il déjeune de grosses tartines beurrées, de café brûlant et d’un verre de lait fraîchement tiré de Marguerite.  Ce n’est pas bien loin mais avec les cailloux du sentier, on a vite fait de verser dans le fossé.

Jules enfourche son vélo et accroche la cruche à la poignée droite de son guidon.  Il a déjà essayé  d’arrimer le pot sur son porte-bagages, avec un système complexe de tendeurs, mais à peine la bécane en mouvement que les élastiques ont lâché, l’envoyant lui et le lait valdinguer dans l’auge de Marguerite.

Jules est un phénomène dans son bourg.  Un paysan à l’ancienne qui porte sabots aux pieds et une éternelle cigarette roulée au coin des lèvres.  Tellement connu qu’une équipe de télévision lui a proposé de participer à une émission pour trouver l’amour.  Jules les a envoyés péter.  Une femme ?  Et puis quoi encore !  Ils ne l’ont pas lâché pour autant.  Ces sagouins le filment à la dérobée, pensant qu’il ne les voit pas avec leur grosse caméra ridicule.  Les voilà encore, planqués derrière un buisson devant la maison d’Emile.  En arrivant à leur hauteur, Jules balance la cruche métallique d’un mouvement ample.  La caméra explose en bouts de plastique et ferraille inutile. 

Emile et lui boiront du lait battu ce matin.

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2 avril 2010

Bribe #9 - Sandrine, 12 ans

Ca a été un combat de haute lutte mais l’acharnement a fini par payer.  Sandrine pourra rester seule à la maison ce soir.  Elle a 12 ans tout de même !  Elle n’est plus un bébé !  Quand Papa et maman ont reçu cette invitation pour un vernissage, ils voulaient que Clarisse vienne encore la garder.  Sandrine aime beaucoup sa baby-sitter, ce n’est pas le problème, mais elle a envie d’acquérir un minimum d’indépendance.  Et cette soirée passée seule est une belle manière de l’affirmer.  Quand Papa lui a annoncé la bonne nouvelle, elle a eu un petit regard triomphal, histoire de marquer le coup.

Les parents viennent de partir et Sandrine regarde le salon vide qui sera SON territoire pour un soir.  Évidemment, ils lui ont répété cent fois de bien faire attention, de n’ouvrir à personne, de ne pas aller dormir trop tard même si c’est samedi demain.  En cas de besoin, Sandrine a toujours les numéros des parents encodés dans son Nokia rose.

Sandrine se jette dans le divan et allume la télévision.  Au programme de cette soirée en solitaire : Ratatouille pour la 101e fois.  C’est bien simple, le Blu-Ray n’a pas quitté la platine de lecture depuis que Mamy le lui a offert pour son anniversaire.  Ah oui, avant de lancer les aventures du rat cuisinier, ne pas oublier d’allumer le four pour la pizza.  Si elle a bien calculé le temps de cuisson en regardant le carton d’emballage, elle devra mettre la pizza dans dix minutes et elle pourra la manger au moment où Ratatouille se retrouve coincé dans le restaurant.  Sandrine enclenche le four, sort la pizza sur le plan de travail de la cuisine et jette consciencieusement l’emballage dans la poubelle de recyclage carton.  

Vingt-cinq minutes de sourires animés plus tard, Sandrine revient dans la cuisine et observe sa pizza par la vitre du four.  Le pepperonni frémit.  Ses calculs étaient donc justes.  Avec des gestes lents et précautionneux, les mains armées de maniques en forme de koalas, Sandrine récupère la pizza fumante.  Elle la pose avec délicatesse sur une assiette et la découpe avec la roulette spéciale comme Maman le lui a appris.  Elle se dit que ses parents seront fiers d’elle.  La cuisine est impeccable et elle fera bien attention de ne laisser aucune miette sur le divan quand elle croquera à pleines dents dans la croûte de la pizza.

Quand Papa et Maman sont revenus du vernissage, ils ont trouvé la maison en cendres.  Leur idiote de fille avait oublié d’éteindre le four.

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