30 avril 2010

Bribe #20 - Robert, 55 ans

Ca débute toujours par un bourdonnement.  Comme une avalanche que l’on entend avant de discerner.  Cela dure quelques secondes, juste un bruit de fond au bout du tunnel.  Evidemment, ça sent l’urine.  Et l’atmosphère est frigorifique.  Robert s’amuse même à souffler de la buée glacée.

Soudain, le visuel reprend le dessus.  Comme un diable qui jaillit hors de sa boîte, la vague humaine envahit le goulet.  Le bourdonnement est remplacé par le martèlement des semelles sur le sol.  Instinctivement, Robert s’écarte et se protège dans une encoignure, près du point presse.  Son refuge habituel.  A chaque fois, le mouvement le surprend par sa densité, son volume.  L’ensemble de la marée est plus important que les éléments humains qui la composent.  Puis, il observe.  Il détaille.  Tous ces hommes et toutes ces femmes.  Il remarque que celui-ci a déjà le visage fermé, probablement irrité par le retard de la SNCB.  Celle-là constate qu’elle vient de filer ses bas.  Un clochard tend la main.  Un joueur de xylophone massacre Volare en frappant les touches en bois de son instrument.  Les journaux quotidiens parcourus dans le train rejoignent les attachés case.  Les gobelets de café sont jetés dans les poubelles. Cela dure une grosse minute mais cela semble une éternité.  Puis ça se calme.  Un gamin court encore vers son bus et manque s’étaler dans une flaque suspecte.  La Gare Centrale vient de déverser ses premiers navetteurs.  Il est sept heures du matin.

Robert observera encore trois ou quatre vagues successives, le temps de s’imprégner de cette ambiance matinale, quand les yeux sont déjà plissés par les contrariétés de la journée.  Ensuite, il remontera le tunnel à  contre-courant.  Il se glissera dans le premier train vers Zaventem.  Dans son wagon de première classe, il se dira que le pèlerinage d’hiver est terminé.  Que son prochain rendez-vous avec la Gare Centrale aura lieu au printemps.  Que lui aussi faisait partie de cette masse humaine.  Il y a quelques années déjà.  Son truc à lui c’était d’oublier de la mousse à raser derrière ses oreilles.  Il s’en rendait compte dans l’ascenseur du Ministère et pestait intérieurement.

Depuis cette époque grise, il retourne à Bruxelles quatre fois par an.  Pour ne pas oublier d’où il vient.  Pour se persuader qu’il est resté le même, malgré les gains gagnés au Lotto.  Une fois à Zaventem, il prendra son jet privé.  Direction l’océan.  Son coin de paradis.  Son île.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.

29 avril 2010

Bribe #19 - Catherine, 24 ans

Elle lit.  Partout.  Dans le bus, dans le métro, devant son bol de céréales.  Dans son bain, aux toilettes, dans son lit.  Elle avale les mots des autres.  Droguée aux phrases.  Elle a toujours une dose de secours dans son sac, trois bouquins « au cas où ».  Elle a pris cette précaution depuis ce jour maudit où elle s’est retrouvée sans rien à se mettre sous les yeux, dans un quartier où aucune librairie n’avait élu domicile  Elle a eu l’horrible impression de se retrouver nue.  Elle a cru qu’elle allait devenir dingue. Vite une pharmacie pour une boîte d’aspirines !  Pour lire le mode d’emploi.  Catherine est une acharnée des caractères d’imprimerie format Arial et Times New Roman.

A vingt-quatre ans, elle lit tout.  Avec acharnement.  Comme si la vérité du monde se trouvait entre les lignes.  Des romans d’espionnage avec force rebondissements, crimes en cols blancs et démarches frauduleuses.  Puis un essai philosophique, lourd de mille pages, qui lui siphonnera l’esprit.  Elle enchaîne avec un conte pour enfants, vacances à la mer pour synapses fatiguées.  Elle s’amuse de l’expérience hippie d’un romancier ayant rejoint, quarante ans plus tard, les rangs du politiquement correct.  Elle se brûlera les yeux dans des récits fantastiques, peuplés ici de monstres gluants, là de soucoupes volantes ou encore de barbares musculeux armés de haches sanglantes.

Tous les jours, à sa pause de midi, elle hante le rayon littérature de la Fnac, les étagères poussiéreuses des bouquinistes, les rangées encombrées de magazines des points presse.  Les journaux, elle les grignote comme on mange une friandise.  Mais l’essentiel de ses repas est constitué de livres épais qui déforment ses vestes et déchirent les poches de son sac.

Le bus est son endroit de prédilection pour la lecture.  Ca la berce.  Même aux heures de pointe.  Elle s’isole des bruits autour d’elle, se crée une bulle de silence.  Les seuls sons qu’elle perçoit sont ceux que l’écrivain lui propose au détour d’une page.  Aujourd’hui, elle se repaît d’une histoire d’amour.  Récit de rencontres improbables entre deux mondes qui ne se côtoient pas.  Elle s’immerge dans ces destins extraordinaires qu’elle envie secrètement.  Sous les frisettes de ses cheveux, elle ne remarque pas ce jeune homme qui la regarde.  Il n’ose l’aborder.  Elle est inaccessible, son joli visage toujours plongé entre deux pages.  Catherine ne le voit pas   Et ne le verra probablement jamais.

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27 avril 2010

Bribe #18 - Zita, 63 ans

Les coups de feu éclatent.  Zita court, pliant son corps en deux.  Les balles crépitent et creusent des sillons dans le goudron de la route.  La gamine file comme un lapin sauvage, bondissant à la seule force de ses jambes d’enfant.  Les forces allemandes investissent son village.  Sous le soleil brillant comme une lame, les tanks sont arrivés dans un fracas épouvantable.  Le père Sommier l’a renvoyé se réfugier chez elle.  Une course échevelée de quatre kilomètres, traversant champs et prairies.  Pour se retrouver là, coincée dans l’impasse Saint-Georges, le visage suant de poussière.  Dans la folie de sa fuite, elle a raté l’embranchement de la rue Astrid, qui l’aurait amenée directement au refuge de la grange Devroux.  Aucune échappatoire.  A six ans, Zita comprend, avec la fulgurance d’un adulte, que sa dernière heure est arrivée.  Lorsqu’elle entend la rafale de mitraillette, l’enfant se prend le visage à deux mains comme si ce seul geste pouvait la sauver d’une mort certaine.  Les sifflements écorchent les tympans de ses oreilles.  Puis le silence.  Assourdissant.  Zita ouvre les yeux.  Regarde ses mains noires de suie.  Se retourne.  La forme de son corps est décalquée sur le mur derrière elle, comme si les cartouches avaient dessiné son ombre mortelle.  Deux Ex Machina.  Même si Zita ne connaît pas encore ce terme.

Cinquante-sept ans plus tard, le deux août 2000, Zita repose dans son lit, affaiblie par la maladie.  D’une main aimante, sa fille lui passe un linge humide sur le front.  Seul le candélabre éclaire la chambre.  Dans la famille de Zita, on écarte la mort à la lueur des bougies.  Le vieux médecin injecte une dose de morphine qui dépose un voile d’apaisement sur le corps décharné.  Zita respire difficilement.  Ses poumons se remplissent d’eau mais elle ne s’en rend même plus compte.  Zita murmure « Les Allemands, les Allemands » d’une voix étranglée.  Dans ses yeux, ne subsiste que ce souvenir d’été, lorsqu’elle courait dans les herbes folles, la mort aux trousses.  Comme à six ans, Zita rate l’embranchement de la rue Astrid.  Comme à six ans, elle se retrouve coincée dans l’impasse Saint-Georges.  A cinquante-sept d’ans d’intervalle, Zita revit l’événement qui a marqué sa vie au fer rouge.  En un écho douloureux, la frêle femme et l’enfant de six ans se tiennent le visage entre les mains.  Dans un instant, le cancer qui la ronge tirera ses propres cartouches.  Mais lui, il ne la ratera pas…

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26 avril 2010

Jeu De Mot Pourri #4 - Marat Casse

Bribe #17 - Alida, 46 ans

Il n’a pas pu oser.  La phrase, pourtant, se love dans son oreille, comme un chat qui prend ses aises sur un divan.  Comme les basses de la musique, les mots tournent en boucle dans son tympan.

- Tu es mon troisième pou de la soirée.

Exécrable petit con.  Il lève un bras victorieux vers ses copains qui chahutent derrière le bar.  Il va frimer toute la nuit.  Sale petit con.

Elle s’est préparée longuement, choisissant chaque pièce de sa tenue avec soin.  Ce pull soyeux.  Cette paire de bas.  Cette jupe fendue.  Cette culotte légèrement affriolante.  Mais pas trop.  On ne sait jamais.  Ces hauts talons sur lesquels ses mollets frémissent.  Ce collier discret.  Pendant de longues minutes, elle s’est maquillée. Et démaquillée.  Le maquillage, c’est une recette de cuisine.  Chaque ingrédient doit être dosé avec une minutie maniaque pour éviter le plat immangeable, trop cuit ou trop salé.  Elle a réussi à camoufler ses quelques cheveux gris.  A quarante-six ans, sa poitrine a une légère tendance à subir l’attraction terrestre.  Elle fera illusion, grâce à un soutien Push Up et à l’éclairage de la discothèque.

Elle se retrouve sous le feu des spots, dans l’ambiance enfumée et joyeuse des fêtards du week-end, à siroter un whisky coca tiède qui l’aidera peut-être à calmer cette électricité qu’elle ressent en elle, comme quand elle avait vingt ans.  La musique est assourdissante.   Comment les jeunes arrivent-ils à se comprendre dans cette cacophonie ? Elle a beaucoup de mal à commander sa boisson. 

Puis, elle se sent observée.  Ce jeune homme de l’autre côté du bar la regarde ostensiblement.  Il a une lippe boudeuse et souriante à la fois, ce qui lui donne un petit air canaille absolument adorable.  Il l’aborde.  Elle comprend enfin comment se faire entendre, en parlant très près de l’oreille, ce qui favorise les rapprochements et les contacts délicats de la paume sur l’épaule.  Elle ne se souvient pas de ce qu’il lui dit, enivrée par le whisky et  le bruit de la musique.  Il l’embrasse.  Palpe son corps.  Passe sa main sous son pull.  Et la crucifie en une phrase.

- Tu es mon troisième pou de la soirée.

Il rit encore, le bras levé, sous les applaudissements de ses camarades de beuverie.  D’un geste, elle lui agrippe le bas ventre et applique une torsion vengeresse sur ses testicules.  La bouche du gamin s’étire en un O silencieux.  La torture durera le temps qu’il faudra.   Le temps qu’elle a mis pour s’habiller ce soir.

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24 avril 2010

Bribe #16 - Fidèle, 15 ans

Fidèle n’a pas de PS3 reliée à un écran plat quarante pouces.  Il n’a jamais joué à GTA IV, God Of War ou même Guitar Hero.  Fidèle n’a pas de WII non plus, ni de XBOX, de DS ou même de PSP.  Il n’a jamais eu un joystick, un pad ou une Wiimote dans les mains.  Les formules croix carré rond triangle ne lui disent rien.  Mario, Luigi, Bowser ou Princesse Peach lui sont totalement inconnus.  A15 ans, Fidèle ne connaît pas la différence entre un CD, un MP3, un DVD, un HD-DVD et un Blu-Ray.  Il ignore qui sont Wall-E, Buzz l’Eclair, Ratatouille ou Bob l’Eponge.  Il n’a jamais échangé de cartes Slam Attax dans une cour de récréation.  Il n’a jamais joué à World of Warcraft ou feuilleté un Dofus.  Fidèle ne porte pas de vêtements Nike, Adidas, Reebok, Levi’s ou Fruit Of The Loom.  Il n’a jamais lu de mangas, de BD ni de comics.  Pour tout dire, Fidèle n’a jamais été à la Fnac, au Virgin ou chez Media Markt.  Il n’a jamais envoyé de SMS avec un iPhone, n’a jamais surfé sur le Web en Wi-Fi , ignore la différence entre un clavier AZERTY et QWERTY et ne pourrait discerner un laptop d’un notebook.  Fidèle n’a pas de compte Facebook, ne chatte pas avec MSN, ne lit pas de Tweet.  Il ne downloade pas en peer to peer, n’a jamais vu fonctionner iTunes ou un MacBook.  Fidèle n’a jamais mangé un burger au MacDo ou au Quick.  Il n’a jamais mis de ketchup Heinz sur ses frites McCain.  Il n’a jamais croqué dans la pâte d’une pizza Super Suprême au Pizza Hut.  Il ne connaît pas le goût du Coca Zero, du Yop, du Sprite, du Fanta et du Pepsi Max.  L’adolescent n’a jamais vu un film en Dolby Surround ni en 3D, n’a jamais raccordé une console en HDMI, n’a pas vu Avatar, Terminator ou Spiderman.  Fidèle n’a jamais mis les pieds à Disneyland Paris, n’a jamais eu la tête à l’envers dans le Space Mountain et n’a jamais hurlé dans la Maison de la Terreur.  Fidèle ne connaît pas la téléréalité, il n’a jamais tapé 1 pour sauver Nolwenn, n’a jamais vu les seins de Loana, ne s’est jamais dit qu’il participerait à la Nouvelle Star.  Fidèle n’a pas lu le dernier Stephen King.  Il n’a jamais vu un épisode de CSI, de Dexter ou de Nip/Tuck.  Fidèle n’a jamais fredonné une chanson des Black Eyed Peas.  Il n’a jamais rappé sur du Eminem ou du IAM, ne s’est jamais coiffé pour danser de la Tecktonik.  Fidèle n’écoute pas d’electro, de trans, de metal ou de RNB.  Fidèle ne connaît pas la société de consommation.  C’est un gamin de 15 ans.  En 1578.

Les Bribes se fondent sur les principes de l'OuLiPo.